L’art insulaire et ses matières : le choix des supports dans la création artistique de l’Océan Indien

Prologue sous les filaos : entre matière brute et mémoire du geste

Assis un soir d’août sur la plage de Cap Malheureux, j’observe un jeune sculpteur qui polit une pièce de bois de filaos, ce bois à la fois résistant et souple, marqué par le sel et le vent. Dans la lumière jaune du couchant, le geste s’affine, s’ancre dans la tradition autant que dans l’invention. C’est ici – dans le grain rugueux du bois, la texture d’un tissu malgache, l’éclat mêlé du corail ou du métal fondu – que se joue souvent l’essentiel de l’acte de création aux îles de l’Océan Indien. L’art y est affaire de matière, mais la matière n’est jamais inerte : elle porte des échos, des histoires de terres traversées, de navires échoués, de migrations, de résistances, de croyances.

L’insularité comme épreuve de la matière : pourquoi les supports sont-ils essentiels ?

S’interroger sur les « supports et matériaux privilégiés par les artistes de l’Océan Indien », ce n’est pas formuler une simple question d’ordre technique. La géographie y rend l’approvisionnement incertain, la mémoire y donne valeur symbolique à la moindre ressource. Ici, la rareté fait loi ; la proximité aussi. Bois flottés, fibres de vacoas, terres cuite de latérite, textiles importés ou tressés localement, pigments végétaux… La matière première, à la fois contrainte et chance, devient souvent le point d’ancrage du geste artistique.

  • Contrainte logistique : l’insularité limite l’accès à certains matériaux, favorisant le recyclage, l’assemblage, l’éloge du « bricolage » (dans le sens noble du terme).
  • Symbolique du support : chaque matière est investie d’un sens particulier, lié à l’histoire de l’île, à ses croyances, à ses rites de passage.
  • Permanence et mutation : dans un espace où tout circule par la mer, les supports eux-mêmes deviennent feuillets d’histoire et d’adaptation.

Bois, tissus, terres : les matériaux traditionnels réinventés

Le bois insulaire : du canot à la sculpture

À Madagascar ou aux Comores, la forêt primaire n’est plus qu’un souvenir menaçant de disparaître, et le bois précieux (palissandre, bois de rose, ébène) se fait rare, convoité jusqu’à l’épuisement (voir les rapports du WWF et de TRAFFIC sur la déforestation malgache). Dès lors, le bois flotté – vestige des cyclones, débris d’anciennes pirogues ou végétaux arrachés – occupe une place centrale dans la sculpture contemporaine, comme dans l’artisanat. À la Réunion, le filaos ou le tamarin servent à composer des marqueteries délicates ou des objets quotidiens revisités par les artistes plasticiens.

  • Plein Sud (Maurice) : l’atelier d’art de Mahébourg valorise le bois récupéré comme mémoire vivante du paysage littoral.
  • David Pandon : sculpteur réunionnais, il revendique « la patience du bois et la force de son odeur ».
  • Bois de mangrove aux Seychelles : parfois utilisé comme support d’objets rituels ou d’œuvres de façade (source : Seychelles Art Projects Foundation).

Fibres végétales et textiles : dialogue du geste et du motif

Le textile, tissé, teint, brodé, occupe une place de choix sur l’ensemble de la zone : de la soie sauvage (« landy ») malgache aux étoffes chatoyantes du marché central de Port-Louis, en passant par le raban savouré à Rodrigues – une fibre de vacoas, exprimant autant la patience que l’inventivité. Les artistes contemporains n’hésitent plus à détourner des étoffes ancestrales, à jouer avec l’idée du costume traditionnel ou à recomposer de grandes installations faites d’assemblages textiles, comme l’artiste mauricienne Vaco Baissac, qui tisse des histoires sur des tissus teints au batik ou au tie and dye.

  • Le raban (Maurice, Rodrigues) : une fibre extraite du vacoas (Pandanus), utilisée à l’origine pour la vannerie, et que nombre d’artistes transforment désormais en œuvres plastiques ou en bijoux contemporains.
  • Sarongs, lambas, salouva : tissus portés ou supports de peintures (notamment pour les paréos peints à la main à la Réunion).
  • Mosaïque textile malgache : certains artistes découpent et réassemblent de vieux lambas pour en faire de véritables mosaïques murales, mémoire fragmentée des lignages (cf. le travail de Voahirana Raharimbolatiana, Antananarivo).

L’argile, la terre, la latérite : modeler l’éphémère

La céramique – longtemps cantonnée aux usages domestiques ou aux rituels funéraires, notamment chez les Antemoro ou les Antandroy de Madagascar – connaît depuis deux décennies un renouveau artistique inattendu. Certains plasticiens réinventent la polychromie ancienne (utilisation de pigments naturels, d’ocres de latérite ou de cendres volcaniques) tandis que d’autres créent des installations éphémères où la notion de retour au sol est centrale : « Travailler la terre ici, c’est accepter aussi l’idée du passage, de l’usure du temps, de l’érosion », me confiait une céramiste de Saint-Leu.

Matériau Îles principales d’utilisation Usages artistiques
Bois de filaos La Réunion, Maurice Sculpture, marqueterie, objets décoratifs
Vacoas / Raban Maurice, Rodrigues, Réunion Textile, vannerie, installation
Latérite Madagascar, Comores Céramique, sculpture, fresque
Lamba (tissu malgache) Madagascar Costume, support textile, collage
Corail et coquillages Seychelles, Maldives Assemblage, mosaïque, bijoux

Recycler l’histoire : matériaux composites et récupérations contemporaines

Le recyclage, loin d’être seulement un impératif écologique, devient dans l’Océan Indien une source d’inspiration et d’identité. L’objet trouvé, le fragment abandonné, la pièce détournée racontent un double récit : celui de la modernité fragile et celui de la survie créative. Ainsi, à Antananarivo, le collectif La Teinturerie (dirigé par Joël Andrianomearisoa), use de papiers de récupération, de tissus usés, de ferraille corrodée pour composer des œuvres inclassables, qui mêlent poésie urbaine et mémoire de l’exil.

  • Métal et déchets industriels : à Maurice, le sculpteur Alain Gordon-Gentil recycle bidons rouillés et tôles de récupération pour rappeler avec ironie la trace industrielle sur l’île (source : Mauritius Contemporary Art Centre).
  • Plastique et plage : à Rodrigues, Jean-Claude Pierre‐Louis assemble des œuvres faites de filets de pêche échoués, de bouchons, de cordages, soulevant la question de la pollution et de la beauté paradoxale de ces « archéologies du rivage ».
  • Bouteilles et verre de mer : aux Seychelles, de jeunes créateurs réutilisent les éclats polis par la mer pour en faire des mosaïques sensibles, reflets des couchants et des tempêtes.

Une esthétique née de la contrainte : « faire avec ce que l’île offre »

Ce choix du composite, loin de n’être qu’un pis-aller face à la pénurie, fait naître une esthétique insulaire propre. La nécessité nourrit la poésie, le manque devient moteur d’invention. En témoignent les expositions récentes sur l’art du recyclage à la Réunion (Biennale de l’art contemporain), qui mettent en miroir la fragilité écologique de l’île et la puissance du geste artistique.

Matières rituelles et croyances : quand le support devient symbole

Dans la plupart des sociétés de l’Océan Indien, les matériaux ne sont jamais neutres : ils véhiculent des pouvoirs, des tabous, des récits de filiation. Un tambour malbar, fabriqué à partir de peaux de cabri et sculpté dans le tamarin rouge, est bien plus qu’un instrument – il devient médiateur entre les mondes, porteur de la parole des ancêtres (Cf. études de Jean Benoist sur les cultes tamouls à la Réunion).

  • Le « tamboho » (Madagascar) : assemblage de pierres et de briques crues, sculptées, qui structure la case mais sert aussi de support aux prières et aux sacrifices domestiques.
  • Objets fétiches et talismans comoriens : perles, coquillages et peaux de bêtes, agencés selon des savoirs transmis oralement, sont investis d’un pouvoir protecteur.
  • La varangue créole : à la Réunion ou à Maurice, la varangue de bois, lieu de réception et d’écoute, devient à elle seule une œuvre où architecture et quotidien s’entrelacent.

Sous la main de l’artiste, la matière devient mémoire : chaque fibre, chaque éclat porte la trace de gestes accumulés, d’espoirs, de pertes, de renaissances.

Techniques hybrides et influences croisées : circulations de la matière entre les îles

Un des traits les plus marquants de la création dans l’Océan Indien demeure l’hybridation : ici, le support se fait lui-même archive des migrations, des échanges, des influences coloniales ou post-coloniales.

  • Les batiks : issus d’un savoir-faire indonésien, ils circulent de Madagascar à Maurice, où ils se mêlent à d’autres pratiques de teinture ou de résistance (cf. « Textiles d’Afrique, Textiles d’Asie », Musée National des Arts Asiatiques Guimet).
  • La peinture sur latanier : hybride de tradition africaine et de motifs créoles, elle s’épanouit notamment aux Seychelles et à Madagascar.
  • Tapisseries de sable et de coquillage : art du métissage où matières du lagon et pigments du volcan se rencontrent (Biennale de Saint-Denis, 2022).

La mondialisation recompose aussi la gamme des supports : acrylique sur carton, interventions sur marine ply ou toiles synthétiques, souvent importées d’Asie ou d’Afrique de l’Est via Dubaï ou Mombasa, mais réinterprétées selon les codes locaux. Les artistes, formés parfois à Paris, Durban ou Antananarivo, rapportent avec eux de nouvelles techniques et les adaptent – non sans une forme de résistance – aux rythmes propres de leurs îles.

Regard vers demain : matières nouvelles et conscience écologique

Sous l’urgence écologique – disparition du corail, surexploitation des forêts, pollution plastique – des voix émergent pour remettre la question du support au cœur de la réflexion artistique. Ainsi, des ateliers collectifs (comme le Vakok’Arts Tradi Modern à Madagascar) expérimentent le papier végétal à partir de latanier ou de mangue, les pigments naturels extraits du roucou ou du curcuma, les teintures écologiques.

  • Mise en valeur des matières bio-sourcées
  • Création de supports « mobiles » – œuvres disséminées, éphémères, qui questionnent la notion même de patrimoine
  • Sensibilisation des publics scolaires à la fragilité de la ressource artistique

Un dialogue renouvelé s’engage alors : comment créer sans détruire, transmettre sans épuiser, laisser une trace sans fossiliser ? L’artiste océanien, plus que jamais, invente sur le fil du possible une poésie de la matière, à la fois pudique, exigeante, obstinée.

Mémoire du geste, fidélité à la matière

S’il fallait retenir une constante parmi les innombrables variations formelles, ce serait peut-être celle-ci : la création, dans l’Océan Indien, demeure indissolublement liée au travail de la main sur une matière vivante, traversée d’histoires. Les supports changent, se recomposent, se chargent de nouveaux sens au gré des échanges, des ruptures, des renaissances. Chaque œuvre, qu’il s’agisse d’un lamba cousu, d’une sculpture de filaos, d’un collier de corail récupéré, n’est jamais seulement le fruit d’une technique : elle est une réponse sensible aux ressources, aux mémoires, aux attentes du présent.

Ainsi, le choix du support et du matériau dans l’art de l’Océan Indien exprime beaucoup plus qu’un simple pragmatisme – il traduit un attachement subtil aux éléments, une écoute des héritages et une capacité rare à transmuer le quotidien en geste poétique.

Pour prolonger la découverte des matières et supports insulaires, on pourra consulter les publications du Blue Penny Museum (Port-Louis), du Musée de Villèle (La Réunion), ou encore les catalogues du Museum of Contemporary Art Seychelles.

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