Entre lagon et volcan : ce que l’environnement fait à l’art dans l’Océan Indien

Là où le paysage devient palette : préambule sensible

Au lever du jour sur la côte Est de Madagascar, les pastels du ciel et la brise tiède qui frôle les filaos semblent déjà annoncer ce qu’on retrouvera plus tard, sur une étoffe tissée, une fresque murale ou un tambour sculpté. Dans l’océan Indien, rien n’est passif ou indifférent : le paysage, les conditions météorologiques, la matière offerte par la mer ou la terre — tout se faufile et agit sur la création humaine, compose peu à peu une esthétique propre, tissée d’échos naturels. Il faut, pour s’en rendre compte, s’attarder, regarder longtemps, laisser infuser dans ses yeux la lumière changeante ou la crudité du corail, observer la gestuelle lente de celles et ceux qui travaillent la fibre végétale ou ramassent l’ocre sur la côte.

Aujourd’hui, je vous invite à explorer cette intrication subtile du monde physique et symbolique, en allant du cratère aux lagons : comment la topographie, le climat, la flore et la moindre nuance du ciel influencent-ils ce que les artistes, les artisans et les rituels inventent, colorent, mettent en forme ?

La couleur-paysage : palette géographique et affective

Les îles comme archipels chromatiques

Chaque île, chaque segment de côte dans l’océan Indien, génère une gamme chromatique presque unique, une signature visible jusque dans les moindres détails du quotidien. À Rodrigues, la lumière crue essore les couleurs et pousse vers des aplats tranchés : rouge vif des costumes séga, verts et ors puissants des décors rituels ; à La Réunion, les brumes volcaniques forcent les nuances plus feutrées et sourdes, du gris-lave au bleu-cascade, tandis qu’à Zanzibar, la chaux des maisons, blanchie par les embruns et la lumière, dialogue avec la riche polychromie des tissus kanga.

  • Madagascar : l’ocre des plateaux latéritiques, mêlée à la terre, offre aux aloalo (stèles funéraires sakalava) leurs teintes rouges et brunes si caractéristiques, auxquelles se mêlent souvent le bleu intense résultant de pigments minéraux locaux.
  • Comores : les tissus comme le chiromani adoptent les couleurs des marchés – verts feuilles, jaunes fruits, indigos obtenus par fermentation, qui rappellent la diversité végétale et la lumière filtrée par les nuages tropicaux.
  • Îles Éparses et lagons : ici, la nacre domine, omniprésente dans la sculpture, la parure, l’incrustation. Elle capte les nuances de l’eau, du turquoise au vert émeraude.

Cette palette est bien sûr amplifiée, réinventée parfois, par les circulations anciennes d’ocre, d’indigo, de pigments provenant des escales africaines, orientales et indiennes, que révèlent les analyses de matériaux dans les collections muséales de l’océan Indien (Musée du Quai Branly ; Macamo à Moroni).

Climat et lumière : une esthétique de la vibration

L’humidité permanente, la densité des pluies ou au contraire la sècheresse du Sud malgache influencent non seulement le travail des matières, mais aussi le choix des teintes, leur mode d’application, leur rituel d’entretien. La lumière saline rebondit sur les surfaces, modifiant sans cesse les couleurs perçues : ainsi, les artistes créent souvent des œuvres pensées pour être vues dehors, mouvantes, instables.

On a ainsi pu observer, dans certains villages de pêcheurs de l’île de Mohéli, une technique de teinture des fibres végétales où la couleur finale dépend autant du sel qu’absorbe la matière que de la plante colorante elle-même (voir M. Allibert, "Arts et sociétés de l’océan Indien").

Textures d’archipel : matières premières, gestes et héritages

Le vivant mis en œuvre : entre végétal, minéral et animal

Dans cette région, la question des textures n’est jamais détachée du vivant. Le vacoa, plante aux longues feuilles fibreuses, donne tressage, sculpture, vannerie et même tissus grossiers sur l’Île de La Réunion et à Maurice. Sa trame, parfois lisse, parfois plus rugueuse, résiste à l’humidité et épouse les usages insulaires — sacs, paniers, nattes rituelles.

À Madagascar, les fibres de rafia croisées, torsadées, teintes à l’aide de pigments organiques, forment la structure souple et texturée des lambas, étoffes de prestige ou de cérémonie. On retrouve ici une relation étroite entre la main et la matière : la fibre se travaille à l’épaisseur voulue selon la saison de récolte, laissant sur la surface de l’objet les traces du climat, de l’eau ou du sel contenu dans la plante.

Quant à la nacre, prélevée sur des bancs longtemps jalousement gardés par des familles de pêcheurs sur les îles comme Mayotte ou Rodrigues, elle offre, polie ou brute, des textures oscillant du mat au brillant, du tranchant à l’irisé. On la retrouve incrustée dans les manches des couteaux, les instruments de musique ou en motif dans les bijoux traditionnels (voir article dans Archipel, 1979).

Adaptations imposées par la nature : résilience et inventivité

Les objets fabriqués dans la zone indo-océanique portent la marque de l’adaptation permanente aux conditions naturelles : la pierre volcanique donne sur les hauts de La Réunion une céramique sombre et dense, qui ne craint pas la pluie ; le bois flotté ou les racines de filaos, modelés par le ressac, se transforment en sculptures totémiques ou en éléments architecturaux dans les cases, comme au sud de Madagascar.

Certains outils, comme le kanga (bâton de marche) à Zanzibar, rivalisent d’inventivité pour survivre à l’air marin, associant ferrures et résines naturelles pour éviter l’usure prématurée. Tout ici est affaire d’ajustement, de négociation avec l’environnement, et cela façonne aussi bien les textures que les formes, accordant une dimension « écologique » avant la lettre à l’artisanat local.

L’héritage du paysage dans les arts rituels et contemporains

Symbolique des terres et des eaux : une texture spirituelle

Dans les rituels, la matière première est rarement neutre : elle est souvent investie d’une mémoire, d’une charge symbolique, tantôt protectrice, tantôt dangereuse. Les sables colorés de Nosy Be, utilisés lors des cérémonies funéraires Sakalava, ou la cendre volcanique jetée sur le sol des salons de l’île de La Réunion pour purifier l’espace, disent ce lien profond entre matière naturelle, texture et sacralité.

Dans les œuvres picturales contemporaines, tel le travail de l’artiste réunionnais Jack Beng-Thi, le paysage et ses matières (cendres, écorces, pigments naturels) sont littéralement intégrés à la toile, à la sculpture, comme pour conjurer l’effacement ou réactiver la mémoire du lieu (Musée Léon Dierx, St-Denis).

Tableau comparatif : matériaux naturels récurrents dans l’art indo-océanique

Île ou région Matière principale Usages/Œuvres Sources/Exemples
Madagascar Rafia, terre ocre, bois Lambas, aloalo, fresques Musée d’Art et d’Archéologie (Antananarivo)
Mayotte Nacre, argile, pigments végétaux Bijoux, poteries, décor architectural Muma, Mamoudzou
Comores Indigo, noix de coco, fibres végétales Chiromani, instruments, costumes Festival des arts des îles
La Réunion Lave, vacoa, cendre volcanique Céramiques, vanneries, ornementation rituelle Musée Stella Matutina
Zanzibar Kanga, chaux, bois de mangrove Tissus, architecture, objets quotidiens House of Wonders, Stone Town

Persistance et mutation : palette naturelle à l’épreuve du monde moderne

L’impact de l’environnement sur l’art indo-océanique n’a rien d’un vestige figé : il se réinvente à mesure que le paysage lui-même subit mutations et violences, de la disparition des mangroves à la montée des eaux ou l’urbanisation accélérée des littoraux. On voit se développer chez certains artistes contemporains, comme la malgache Zoarina Rain, une volonté de documenter la transformation des textures naturelles — sables pollués, fragmentations du corail, bétonisation — en intégrant des débris ou en adoptant des palettes nouvelles, plus contrastées, presque acides, comme pour alerter sur la fragilité du substrat naturel.

Toutefois, les savoir-faire vernaculaires persistent, se transmettent et s’adaptent : la vannerie du vacoa retrouve des formes nouvelles (mobilier, installations artistiques), le batik aux Comores s’ouvre à des teintures synthétiques mais reste rattaché à la lumière insulaire. Il y a là une tension féconde entre héritage et innovation, qui se lit dans la moindre variation de couleur, dans la rugosité inattendue d’un objet.

L’invitation au regard : apprendre de la beauté qui vient du lieu

Comprendre l’art indo-océanique, c’est donc apprendre à regarder la nature non comme décor, mais comme principe actif, co-créateur de formes, de palettes et de textures. Que l’on découvre un masque mahafaly mangé par l’érosion, une étoffe comorienne dont la couleur semble aspirer la lumière, ou une fresque urbaine qui mêle bitume et sable de plage, c’est toujours le même dialogue, fragile et splendide, entre l’environnement naturel et le geste humain, qui se laisse deviner.

Ce regard, je le souhaite contagieux, attentif aux détails et aux nuances. L’art né sur ces rivages ne se limite pas à sa beauté plastique : il parle, en filigrane, de la façon dont une communauté fait tenir ensemble le passé, le présent et le paysage, par la couleur, la matière et le mouvement — une leçon, peut-être, pour apprivoiser nos propres paysages intérieurs.

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