Entre transmission et innovation : techniques et gestes d’atelier
Geste, empreinte et hybridation
Ce que je trouve frappant, après des années d’arpentage, c’est cette capacité des artistes de l’Océan Indien — mauriciens comme réunionnais — à faire avec ce qu’ils ont. Les matières, souvent dictées par la géographie et l’économie, se chargent d’une vertu : elles forcent à l’invention. Les pirogues sculptées dans les troncs de filaos à Maurice rappellent autant les lointaines voix africaines qu’elles s’ancrent dans l’urgence du présent, tandis que, sur les hauts de La Réunion, la réutilisation d’éclats de cryptomeria ou d’eucalyptus dans l’art contemporain devient commentaire d’une nature fragilisée, d’une île accoutumée au changement.
Techniques héritées, techniques recomposées
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À Maurice, la transmission des savoirs s’est longtemps faite dans le cercle familial ou par l’apprentissage au sein des communautés immigrées. Les artisans indiens, surtout tamouls et biharis, ont introduit le travail de l’ébène et des bois précieux, tandis que les artisans créoles, héritiers d’un syncrétisme africano-européen, adaptaient la vannerie selon les besoins du marché local (source : D. North-Coombes, “A History of Island Mauritius”).
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À La Réunion, la fragmentation sociale a favorisé des micro-traditions. Les marrons, esclaves en fuite, développaient une statuaire brute, souvent en pierre volcanique ou en bois de récup’, à la frontière de l’animisme et du catholicisme. Le raphia, le coco, le métal récupéré, le bambou importé d’Asie venaient compléter le répertoire. Le geste se transmettait à voix basse, parfois dans le secret de la montagne.
Matériaux et modernité : des frontières brouillées
À partir des années 1980-1990, une génération d’artistes — Rafic Dinan ou Krishna Luchoomun à Maurice, Mario Masmoudi ou Jack Beng-Thi à La Réunion — fait exploser les catégories. Les matériaux pauvres et trouvés sont revendiqués comme héritage, mais aussi comme critique écologique ou politique, à l’image des “installations-tongues” (œuvres de Luchoomun à partir de tongs collectées sur les plages mauriciennes) ou des “assemblages-mizik” réunionnais (sculptures-instruments de récupération, L. Boucher). La matière, désormais, doit porter sens : mémoire de la colonisation, fragilité des écosystèmes, circularité des cultures. Les expositions contemporaines valorisent la citation des objets quotidiens — filets, lianes, tôle, ficelle — comme manifeste d’un art situé, mobile, perméable.