Éclats d’îles : Matériaux et imaginaires dans les arts visuels de Maurice et de La Réunion

Prologue : Ce que racontent les matériaux

Il m’arrive souvent de penser que chaque île, plus encore que chaque artiste, possède sa propre palette — non celle des pigments, mais celle du monde matériel d’où émergent formes, couleurs et savoir-faire. Dans l’Océan Indien, à Maurice et à La Réunion, ce que l’art donne à voir s’enracine dans une longue conversation avec la terre, la mer et l’histoire : malles d’immigrants, arbres natifs, restes de tempêtes, cargaisons venues d’ailleurs. Comparer les matériaux traditionnels des arts visuels de ces deux îles, c’est entendre le bruissement d’objets modestes, porteurs d’identités souples et d’inspirations croisées. Ce texte est une traversée — lente, attentive — des fibres, pigments, bois, pierres et objets qui ont façonné, et parfois sauvé, les gestes et les œuvres de Maurice et de La Réunion.

Les matières premières : influences naturelles et histoires tissées

Le bois : de la forêt au regard

  • À Maurice, le bois est mémoire. Jadis, les essences indigènes comme le bois de natte (Labourdonnaisia calophylloides) ou le bois d’ébène (Diospyros tessellaria) étaient privilégiées pour la sculpture, la marqueterie et l’architecture. L’ébène, sombre et dense, marque d’ailleurs une tragédie écologique : extrait sans retenue du XVIIe au XIXe siècle, il n’en subsiste que quelques parcelles protégées dans les réserves du Black River Gorges ou du jardin de Pamplemousses (source : Mauritian Wildlife Foundation). Aujourd’hui, la rareté des bois locaux contraint les artistes à se tourner vers le teck, le filaos (Casuarina equisetifolia), ou le pin importé. Les ateliers de Port-Louis transforment également l’épave, le bois flotté, le tronc d’exil.
  • À La Réunion, le rapport au bois s’avère tout aussi étroit, mais différent. Ici, le tamarin des Hauts (Acacia heterophylla), le bois de couleur — terme réunionnais qui qualifie plusieurs essences endémiques —, le bois de natte et le bois noir sont au cœur de la sculpture traditionnelle, notamment dans la confection des objets maron et de l’iconographie catholique (ex-voto, croix). Depuis le XXe siècle, l’arrivée de l’eucalyptus et du cryptomeria a changé la donne, et beaucoup d’artisans utilisent désormais ces espèces acclimatées. Mais, comme à Maurice, la préservation de la forêt primaire impose une certaine économie, un atelier aux gestes sobres : réemploi, récupération, parfois substitution.

Fibres et végétaux : l’art de tresser le monde

  • À Maurice, la vannerie et la sculpture en fibres ont d’abord reposé sur le vacoa (Pandanus utilis), plante arborescente essentielle des côtes sablonneuses. Les feuilles, longuement séchées, sont tressées en paniers, capelines et objets utilitaires. Les bastes de canne à sucre, autre reliquat de l’économie coloniale, servent également de support à la création, de la marionnette à la sculpture monumentale. Le sisal, introduit au XXe siècle, complète le répertoire : traité, blanchi ou teint, il s’invite aujourd’hui dans des installations contemporaines.
  • À La Réunion, la vannerie du choka (Agave sisalana) occupe une place similaire à celle du vacoa à Maurice. Introduit au XIXe siècle, le choka s’est fondu dans la tradition réunionnaise, produisant chapeaux bakoua, nattes, paniers et corbeilles. On y associe souvent le latanier (Latania lontaroides), autre palmier local, dont les fibres servent à la tressérie des corbeilles à grains ou des chapeau traditionnels. Comme dans toute société de frontière, le recyclage des matières a créé son esthétique propre — sacs tressés de filets de pêche, assemblages de fil de canne, œuvres d’urgence nées de la nécessité.

La pierre, l’argile et la terre cuite : traditions silencieuses

  • À Maurice, la poterie traditionnelle, bien que moins visible que la vannerie ou la sculpture sur bois, garde une place discrète. Les terres rouges des hauts plateaux, malaxées pendant les périodes de besoin (surtout au temps de l’esclavage et de l’indentured labour), ont donné des formes sobres : jarres, pots, statuettes votives. Il reste quelques ateliers à Mare d’Albert, héritiers de traditions indiennes, de gestes africains, de souvenirs européens mêlés.
  • À La Réunion, la tradition potière est celle du “marmite en terre” — la marmite réunionnaise servant à accommoder le cari. Les gisements d’argile de la Ravine-des-Cabris ou de Saint-Leu étaient autrefois exploités par des familles devenues rares aujourd’hui, à l’image des familles Payet ou Hoarau. La dimension fonctionnelle de la poterie l’emporte sur une reconnaissance artistique, mais certains ateliers contemporains, comme ceux du sud sauvage, renouent avec la céramique d’auteur.

Tableau comparatif des matériaux traditionnels

Matériau Usage à Maurice Usage à La Réunion Notes / Anecdotes
Bois local Sculpture, marqueterie, mobilier, bateaux traditionnels (pirogues) Sculpture, objets rituels, mobilier L’ébène mauricien, très prisé, a presque disparu ; à La Réunion, le “bois de couleur” est défendu par l’ONF
Vacoa (Pandanus) Vannerie, sculpture, accessoires Marginal Images célèbres de marchandes coiffées de capelines en vacoa — motif permanent de l’art mauricien
Choka (Agave) Accessoire, rare Vannerie, objets du quotidien (chapeau bakoua) Le chapeau bakoua reconnu “patrimoine immatériel” par la Région Réunion
Argile locale Poterie domestique, statuettes votives Marmite créole, art populaire À La Réunion, certains potiers remontent leur lignée à l’époque de l’esclavage
Sisal, canne à sucre Sculpture, installations (contemporain) Rope, bijoux, art urbain Usage accru dans l’art engagé, matériaux pauvres valorisés après 1990
Pierre volcanique Construction ancienne (bâtiments, monuments), moins utilisée dans l’art Statuaire (maron), gravure, architecture Les “pierres maron” forment une statuaire singulière à La Réunion

Entre transmission et innovation : techniques et gestes d’atelier

Geste, empreinte et hybridation

Ce que je trouve frappant, après des années d’arpentage, c’est cette capacité des artistes de l’Océan Indien — mauriciens comme réunionnais — à faire avec ce qu’ils ont. Les matières, souvent dictées par la géographie et l’économie, se chargent d’une vertu : elles forcent à l’invention. Les pirogues sculptées dans les troncs de filaos à Maurice rappellent autant les lointaines voix africaines qu’elles s’ancrent dans l’urgence du présent, tandis que, sur les hauts de La Réunion, la réutilisation d’éclats de cryptomeria ou d’eucalyptus dans l’art contemporain devient commentaire d’une nature fragilisée, d’une île accoutumée au changement.

Techniques héritées, techniques recomposées

  • À Maurice, la transmission des savoirs s’est longtemps faite dans le cercle familial ou par l’apprentissage au sein des communautés immigrées. Les artisans indiens, surtout tamouls et biharis, ont introduit le travail de l’ébène et des bois précieux, tandis que les artisans créoles, héritiers d’un syncrétisme africano-européen, adaptaient la vannerie selon les besoins du marché local (source : D. North-Coombes, “A History of Island Mauritius”).
  • À La Réunion, la fragmentation sociale a favorisé des micro-traditions. Les marrons, esclaves en fuite, développaient une statuaire brute, souvent en pierre volcanique ou en bois de récup’, à la frontière de l’animisme et du catholicisme. Le raphia, le coco, le métal récupéré, le bambou importé d’Asie venaient compléter le répertoire. Le geste se transmettait à voix basse, parfois dans le secret de la montagne.

Matériaux et modernité : des frontières brouillées

À partir des années 1980-1990, une génération d’artistes — Rafic Dinan ou Krishna Luchoomun à Maurice, Mario Masmoudi ou Jack Beng-Thi à La Réunion — fait exploser les catégories. Les matériaux pauvres et trouvés sont revendiqués comme héritage, mais aussi comme critique écologique ou politique, à l’image des “installations-tongues” (œuvres de Luchoomun à partir de tongs collectées sur les plages mauriciennes) ou des “assemblages-mizik” réunionnais (sculptures-instruments de récupération, L. Boucher). La matière, désormais, doit porter sens : mémoire de la colonisation, fragilité des écosystèmes, circularité des cultures. Les expositions contemporaines valorisent la citation des objets quotidiens — filets, lianes, tôle, ficelle — comme manifeste d’un art situé, mobile, perméable.

Couleurs, pigments et symboliques

La couleur de la terre et de la mémoire

  • À Maurice, l’emploi des pigments naturels (terre rouge, charbon de canne, oxydes minéraux) se retrouve dans la peinture murale populaire, sur les cases, dans la décoration votive mais aussi dans le rangoli — art importé d’Inde, qui fait de la poudre de riz colorée un vecteur de fête, de protection du foyer.
  • À La Réunion, les pigments végétaux (racinette, charbon, latanier brûlé) forment le disciple discret d’une esthétique rurale, qui n’a pas laissé de grands peintres classiques mais s’est glissée dans le mobilier, les objets rituels, les fresques modestes des chapelles créoles. L’usage du bleu indigo, symbole du voyage et du retour, imprègne parfois la palette des artistes contemporains qui s’en revendiquent.

Symbolique et mémoires croisées

  • Le vacoa, à Maurice, incarne la résistance et l’ancrage côtier ; ses paniers traversent les générations.
  • Le choka, à La Réunion, symbolise l’adaptation à la rudesse, la capacité à faire lien — à tresser l’île en réseau d’entraide et de mémoire — à partir d’une plante importée devenue emblématique.
  • Le bois de couleur, dont la coupe est aujourd’hui strictement réglementée (source : Office National des Forêts), rappelle à la fois la beauté native et la vulnérabilité des îles.

Transmission, patrimonialisation et défis contemporains

Tranmission fragile, patrimonialisation nécessaire

Le dépérissement des ressources, la concurrence des objets manufacturés, la mobilité accrue des sociétés insulaires mettent à l’épreuve la transmission des savoirs. Les écoles d’art et les musées (comme le Musée de la Compagnie des Indes à Mahébourg, le MADOI à La Réunion) essayent de sauvegarder gestes et matériaux, mais la patrimonialisation transforme aussi l’usage : un chapeau bakoua ou un panier vacoa, une fois muséifiés, perdent quelque chose de leur vie quotidienne. La tension est là : rendre visible sans figer, valoriser sans fossiler.

Création contemporaine et quête de sens

  • Les jeunes artistes mauriciens explorent la plasticité d’une île-atelier : upcycling, installations sur déchets plastiques, retour aux terres indigènes.
  • À La Réunion, la dynamique du jonglage symbolique entre racines africaines, cultures malgaches, influences asiatiques et mémoire européenne réactive les matériaux “humblement locaux” dans une perspective d’art engagé — voire, parfois, activiste.

Les deux îles, malgré les normes, les pénuries de ressources et la tentation du global, poursuivent une conversation incessante avec leurs matériaux — entre hommage, transformation et nécessité. Ce n’est pas un musée figé, mais une archéologie vivante, mouvante, qui fait de chaque atelier, de chaque maison, de chaque décharge parfois, le laboratoire d’un art du passage.

Pour aller plus loin : quelques sources et pistes d'exploration

  • Pour approfondir le vacoa mauricien et la vannerie : mauritiusimages.com
  • Le patrimoine potier de La Réunion : Musée Stella Matutina, stellamatutina.com
  • Sur la sculpture contemporaine et l’usage de matériaux variés : catalogue MADOI, madoi.re
  • Analyse comparative (en anglais) : "Regional Art Practices in the Indian Ocean" in Journal of Indian Ocean Studies, 2022

De l’ancrage à la métamorphose

Maurice et La Réunion, voilées parfois d’une lumière touristique, se dévoilent autrement lorsqu’on prête attention à leurs matières premières, à leur économie du geste, à leur art de la métamorphose. Les matériaux y racontent des filiations, des pertes, des renaissances, et rappellent que l’île, loin d’être une parenthèse exotique, est un atelier où la résilience et la création ont toujours su composer avec la finitude des ressources. Il ne s’agit nullement de tourner le dos à l’innovation : l’art des îles, nourri de ses héritages matériels et immatériels, ne cesse de s’inventer — fertile, mouvant, attentif à l’infime comme au monumental.

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