Le papier : une palette d’usages, d’origines et de réinventions
Si la toile, à La Réunion, garde des allures solennelles, le papier relève d’une tout autre dynamique : fluide, multiple, erratique parfois, comme les rivières traversant les Hauts. Le papier, ici, s’inscrit dans une trajectoire à la fois populaire et savante, marquée par la rareté première des matériaux de tradition européenne, puis par une adaptation constante, inventive et locale.
Typologie des papiers les plus utilisés
- Papier Canson ou « ingres » : populaires auprès des élèves, des aquarellistes et des dessinateurs pour leur grain fin à mi-fin. Ils s’achètent en bloc ou à la feuille, de formats variables (A4 à raisin), dans la plupart des librairies du centre-ville.
- Papier aquarelle 300g ou plus : utilisé pour la peinture à l’eau, sa robustesse permet une absorption lente du pigment. Très répandu chez les artistes comme Jean-Michel Techer ou les aquarellistes de Saint-Leu (source : Association Lé la fé).
- Papier kraft et papiers de récupération : notons ici une spécificité réunionnaise, issue d’un contexte d’importation parfois limité : de nombreux artistes optent pour des supports dits pauvres — kraft, emballages, papiers d’épicerie — qu’ils marient aux techniques mixtes, notamment dans la création contemporaine urbaine ou engagée (voir les pratiques de Marie Maillot ou de Yannick Bernardeau).
- Cartons et papiers industriels : également réappropriés dans un élan éco-critique, particulièrement dans les projets collectifs de création en écoles ou centres sociaux où l’acte de support devient aussi celui du recyclage.
- Papiers faits main : depuis les années 2000, un mouvement d’artisans-papetiers se développe, porté notamment par la Maison du Papier à Hell-Bourg : fabrication à partir de fibres locales (vétiver, vacoa, filaos…), offerts aux artistes plasticiens désireux de renouer avec une matérialité insulaire.
Petit panorama des usages et des tendances
Dans les ateliers ouverts, les journées du patrimoine ou les résidences artistiques, je constate à quel point l’usage des papiers diffère : certains artistes privilégient la superposition, d’autres la perforation ou la marouflage, créant ainsi des œuvres où le support devient geste, prolongement du corps. On distingue alors :
- Le papier brut utilisé pour l’esquisse (fusain, graphite, pastels à l’huile)
- Le papier glacé utilisé pour la gravure, la sérigraphie (ex. : les travaux de L’Atelier des Bois Noirs, Saint-Denis)
- Le papier recyclé, en sculpture papier ou papier mâché, repris notamment dans les carnavals de rue
Le choix du support marque donc la signature d’un territoire : ici, la profusion de papiers hybrides traduit souvent une tension entre économie insulaire (nécessité de faire avec ce qui est disponible) et quête d’originalité formelle.