Voyager par le regard : une traversée sensible des arts visuels dans l’Océan Indien

Prologue sous la lumière des îles

Il m’est arrivé, dans une galerie improvisée au cœur de Mahé, de me retrouver immobile face à une toile — un éclat de corail suspendu entre le bleu lasure et la rouille. Autour, l’agitation d’un marché, les conversations en créole et en anglais, les rumeurs de la mer : tout semblait converger vers cette image, à la fois étrange et familière. Regarder les arts visuels dans l’Océan Indien, c’est d’abord accueillir cette expérience du trouble et de l’évidence. C’est se rendre disponible aux traces, aux superpositions, aux détails minuscules qui dessinent une identité mouvante, loin des raccourcis des brochures touristiques.

Contourner les clichés : un espace d’influences croisées

L’annexion répétée de ces îles, leurs migrations successives, les flux d’échanges — du cuivre d’Oman aux toiles d’Inde, du sucre africain aux pigments d’Europe — composent depuis des siècles une mosaïque mouvante. Il serait trompeur d’affirmer qu’il existe un style unique, une école, ou même une esthétique commune à l’art visuel de l’Océan Indien. Ce qui domine, c’est l’hétérogénéité : une multiplicité d’empreintes, de techniques, de récits sédimentés. On y trouve des vestiges du baroque portugais, la sobriété des miniatures indo-persanes, la vitalité du graphisme swahili, les éclats de la peinture naïve créole.

  • Îles Mascareignes (La Réunion, Maurice, Rodrigues) : L’art y porte la mémoire des plantations, des conflits coloniaux, mais aussi les migrations indiennes et chinoises. Des artistes comme Malcolm de Chazal ou Nalini Delvaux ont révélé ces tensions et ces hybridités.
  • Afrique orientale (Comores, Zanzibar, Madagascar) : Ici, l’influence arabe dialogue avec l’héritage africain bantou. Les fresques murales, les ornements de portes sculptées, et les peintures corporelles, témoignent d’un syncrétisme durable.
  • Seychelles et Maldives : Un imaginaire marin semble irriguer la création contemporaine, où la fragilité de l’environnement se fait motif, allégorie et cri d’alarme écologique.

Chaque île travaille son rapport au visible à travers ses histoires de résistances et de cohabitations, ses généalogies de forme, ses fractures parfois douloureuses. Les arts visuels, qu’ils prennent la forme de peintures, de sculptures ou d’installations, deviennent ainsi des médiateurs essentiels, porteurs de mémoires, d’aspirations et de dépassements.

L’art comme récit de soi : entre héritage et invention

Les œuvres visuelles sont rarement séparées des autres formes de créations insulaires : musique, danse, récit oral, vêtements, objets rituels. Cette porosité exprime que, dans l’Océan Indien, l’art ne se cloître pas dans des galeries ; il vit, palpite, circule des plages aux marchés, des temples tamouls aux mosquées swahili, des stèles funéraires sakalava aux ateliers de street art urbain.

Un tableau de pratiques : influences majeures et sources d’inspiration

Île / Région Sources d’influence Signes distinctifs Œuvres ou artistes notables
Maurice Inde, Chine, Afrique, France, Grande-Bretagne Motifs végétaux, couleurs franches, thématique du métissage Malcolm de Chazal, Vaco Baissac
Réunion Afrique, Madagascar, Asie, Europe Techniques mixtes, récupération, art engagé Jack Beng-Thi, Eric Pongérard
Madagascar Afrique, Arabie, Inde, Europe Sculptures en bois, gravures, art sacré et populaire Jean-Jacques Rabearivelo (aussi poète), ateliers Zafimaniry
Comores & Swahili Coast Afrique orientale, Arabie, Iran Fresques, calligraphies, ornementations sur bois Sajjid Alam, ornements des mosquées de Moroni

Approcher une esthétique mouvante : clés de lecture pour le regardeur

S’il fallait proposer des repères pour comprendre les arts visuels de l’Océan Indien, je dirais qu’il est indispensable d’accepter l’ambiguïté et le flottement comme constitutifs mêmes du regard insulaire. Voici quelques axes qui m’ont paru féconds au fil de mes explorations, qu’elles soient conduites sur les marchés colorés de Port-Louis ou lors d’expositions contemporaines à Antananarivo :

  1. Lire les sédiments du passé : L’art y demeure chargé de réminiscences — qu’il s’agisse des survivances malgaches dans le travail du bois sur la côte Est ou de la reprise de motifs dravidiens dans la peinture réunionnaise. Il s’agit de reconnaître les échos de l’histoire, souvent visibles dans la superposition des techniques ou dans l’inclusion de motifs importés et transformés.
  2. Observer la plasticité des formes : Ici, l’institution muséale n’a jamais dominé. Le geste créateur s’adapte : il intègre le textile, le recyclage des déchets, les éléments naturels, la performance même du corps (pensons aux grafis, tatouages malgaches féminins, ou à la peinture murale à Zanzibar).
  3. Décrypter la symbolique des matières : Chaque matériau ici a son histoire : le vacoas tressé de Rodrigues, le corail réduit en poudre, la terre cuite de Mahajanga, les pigments tirés de plantes indigènes. Ces choix sont rarement anodins et disent quelque chose du rapport à l’île, à la mémoire, à l’ancestralité.
  4. Entendre le dialogue entre tradition et subversion : Les artistes de la région naviguent sans cesse entre le respect des codes (religieux, communautaires, artisanaux) et l’affirmation d’une posture critique ou poétique. On retrouve ce mouvement de balancier dans l’œuvre de Shakti Chada (Maurice) qui revisite la miniature indienne pour évoquer la violence postcoloniale, ou chez les jeunes plasticiens malgaches qui détournent les objets funéraires pour questionner la mondialisation.

Quelques repères historiques et figures phares

Il serait réducteur de n’aborder que le contemporain. Les arts de l’Océan Indien plongent leurs racines dans un entrelacs de traditions bien plus anciennes :

  • Le « lazaret de l’image» : Au XIXe siècle, Maurice et La Réunion, alors points de passage dans les circuits impériaux, voient circuler des images, des affiches, des gravures venues d’Europe autant que d’Asie. Une historiographie récente (voir Daniel Vaxelaire, « Histoire de la Réunion », Océan Éditions) met en valeur cette hybridation précoce, matrice de la modernité artistique.
  • Le fonds malgache : Les stèles funéraires (aloalo) du sud de Madagascar, avec leurs figures stylisées et narratives, sont admirées par André Breton et les surréalistes. Ces objets témoignent d’une capacité unique à faire dialoguer l’art populaire, la spiritualité et la mémoire sociale.
  • La photographie coloniale et postcoloniale : Dès la fin du XIXe siècle, les studios photographiques de Port-Louis (Varma, Gavaskar) ou de Antananarivo laissent des séries de portraits bouleversants, où se manifeste la volonté de réappropriation du regard sur soi, loin du simple témoignage documentaire.
  • Les mutations contemporaines : La fondation d’un marché de l’art contemporain, notamment à Maurice (Festival Passerelle) ou à La Réunion (Biennale de la Photographie Africaine), témoigne d’une génération d’artistes qui s’affranchissent des frontières pour questionner les migrations, l’identité insulaire, le climat et le rapport à la langue.

Au-delà des images : enjeux, défis et promesses

L’avenir des arts visuels dans l’Océan Indien ne se joue pas seulement sur le plan esthétique. C’est une question de transmission, de visibilité, de recomposition des liens entre passé et présent. Les défis sont nombreux : sous-financement chronique des institutions, hégémonie persistante des images occidentales, tentation de l’exotisme. Mais partout, je perçois une vitalité, une capacité à se réinventer.

L’art ici convoque l’histoire douloureuse de l’esclavage, des routes migratoires, de la créolisation, mais il offre aussi des alternatives : un usage subversif du recyclage, la territorialisation de la mémoire dans la pierre ou le textile, l’émergence d’ateliers collectifs (voir l’initiative de la Cité des Arts à Saint-Denis de La Réunion). Il permet aussi de repenser la place de l’île dans la mondialisation, de mettre en avant des pratiques respectueuses du milieu, de défendre une écologie des images autant que des territoires.

  • Artistes et mouvements à suivre : Les collectifs urbains malgaches (Madab’art), la scène photographique émergente aux Seychelles, les artistes mauriciens d’origine tamoule qui dialoguent avec la diaspora sud-africaine.
  • Appels à de nouveaux regards : Les festivals itinérants, les expositions hors-les-murs, les résidences croisées sont de formidables laboratoires pour une lecture renouvelée de la création visuelle insulaire.

Ce qui frappe toujours, au moment de quitter un atelier ou de refermer un carnet, c’est l’impression d’avoir seulement effleuré la surface d’un archipel de signes. L’Océan Indien, par ses arts visuels, invite à cette modestie : apprendre à déchiffrer, pas à pas, un tissu d’influences, de rêves et de gestes, où chaque image creuse le passage entre visible et invisible, entre quotidien et mémoire, entre local et mondial.

Sources principales : Daniel Vaxelaire, « Histoire de la Réunion » ; Réunion des Musées Régionaux ; Catalogue « Indian Ocean” (Biennale de Dakar, 2018) ; Centre culturel Nelson Mandela (Maurice) ; Zolberg N., “Creolization in the Indian Ocean”, Journal of World History.

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