Supports et résistances : les choix des artistes mauriciens sous le climat de l’île

Au seuil d’un atelier côtier : la matérialité face au climat

Je garde en mémoire ce matin de décembre à Mahébourg, fenêtres grandes ouvertes sur le bleu laiteux du lagon, lorsque j’ai vu, posé contre un mur, un tableau dont la toile gondolait déjà, victime du souffle salin et de l’implacable moiteur de ces latitudes. Sur l’île Maurice, l’art ne s’invente jamais hors sol : il négocie chaque jour, parfois dans l’ombre, avec le climat. Chaleur humide, sel en suspension, variations de lumière et de vents : ces éléments façonnent depuis longtemps le choix des supports, sculptant une relation presque charnelle entre la matière et l’environnement.

Quiconque observe les ateliers d’artistes – qu’ils habitent dans les vallées de Chamarel, dans le chaos urbain de Port-Louis ou à l’ombre des filaos de Tamarin – perçoit vite la vigilance concrète à l’égard du support : le matériau sur lequel naît toute œuvre. À Maurice, créer, c’est choisir avec précaution où et comment inscrire sa trace face à l’humidité constante, aux moisissures furtives et à la mémoire du vent.

Un climat tropical qui impose ses lois

L’île Maurice est située au cœur de la ceinture tropicale. On y enregistre une humidité moyenne oscillant entre 75 % et 90 % sur la côte est, parfois un peu moins sur les hauts plateaux durant les mois plus frais (source : Mauritius Meteorological Services). S’y ajoute la saison des pluies, qui, de décembre à avril, met les œuvres à rude épreuve, sans compter la proximité parfois inévitable du sel marin qui s’infiltre partout.

  • L’humidité : cause rapidement la déformation (gondolement) des papiers, la moisissure et l’empâtement des textiles, ainsi que l’oxydation des métaux.
  • Le sel : véhicule de corrosion, s’infiltre dans les fibres ou ronge les supports métalliques, en particulier près des côtes.
  • Les températures élevées : accélèrent le vieillissement des vernis, des colles, des résines, offrant peu de répit aux matières fragiles.

Le climat devient ici co-auteur : il force à réinventer, à détourner ou à réinterpréter des matériaux. Évoquer la création artistique à Maurice, c’est donc d’abord parler de résistances, d’adaptations et de techniques ancestrales ou innovantes.

Du papier à la toile : adaptations classiques et inventions locales

Toiles et châssis : importations conditionnées, détournements locaux

La toile de lin ou de coton, rêvée pour sa texture familière par beaucoup d’artistes formés aux techniques occidentales, reste paradoxalement un matériau problématique sous climat tropical. L’expérience de l’artiste malgache Serge Henri Rodin lors de résidences mauriciennes (Université de Maurice, 2016) le confirme : « Les toiles stockées dans mon atelier aux Quatre-Bornes se couvraient parfois de fines moisissures verdâtres en quelques semaines. »

  • Choix d’apprêts ultra-résistants :
    • Surplus d’enduit acrylique ou colle vinylique, pour créer une barrière physique à l’humidité. Cependant, ce procédé change la souplesse et l’absorption de la toile.
  • Usage accru du polyester :
    • En remplacement du coton et du lin, car les fibres synthétiques supportent mieux l’humidité. Néanmoins, nombre d’artistes regrettent la perte du « grain » vivant du végétal traditionnel.
  • Détournement :
    • Certains créateurs, comme l’aquarelliste Mary-Ann Frossard, utilisent des toiles cirées locales ou des tissus recyclés traités, hérités de traditions domestiques, pour gagner en durabilité dans les ateliers non climatisés.

Papiers : le défi de la fibre et de la moisissure

Le papier, support traditionnel des artistes et artisans du dessin, y est d’une fragilité proverbiale. Sous l’humidité, il ondule, se fragilise, devient l’habitat rêvé des champignons microscopiques. Le Musée d’Histoire de Port-Louis a engagé, dès 2015, des restaurateurs spécialisés pour sauver des gravures ayant subi cette corrosion insidieuse.

  • Préférence aux papiers à fort grammage (>300g/m²), issus de pâte de chiffon ou mêlés de fibres de bambou.
  • Utilisation de papiers d’archives, traités anti-acidité, pour les œuvres destinées à durer.
  • Ressources locales limitées : certaines initiatives, comme “MyMor Paper”, explorent la papeterie artisanale à partir de fibres végétales insulaires (canne, vétiver), mais ces essais, quoique prometteurs, sont encore fragiles sur le long terme.

Supports mixtes et alternatives contemporaines

L’expérience m’a appris qu’à Maurice, la créativité prend souvent la forme de la débrouille. Beaucoup d’artistes contemporains, tels que Gael Froget, optent pour des médiums mixtes : inclusion de panneaux de bois recouverts de films plastiques, de plexiglas recyclé ou de résines polyuréthanes.

  • Les panneaux de contreplaqué marin, traités pour résister à la pourriture, se généralisent pour les œuvres murales exposées à l’air libre (chaînes d’hôtels, lieux publics).
  • Le métal (zinc, aluminium) est utilisé mais presque toujours pré-traité par des couches anti-corrosion, ou réservé à des œuvres éphémères.
  • Usage d’enduits plastifiants (gel medium, vernis techniques) pour protéger peintures et collages.

Transmission, héritages et hybridation des pratiques

Moyens empiriques hérités des traditions

Certaines méthodes « empiriques » se transmettent de génération en génération parmi les familles d’artisans et de peintres de villages : suspensions dans les varangues, stockage dans des sacs en toile de jute, insertion de feuilles de neem (Azadirachta indica) réputées fongicides entre les pages ou les toiles, séchage au grand soleil puis entreposage dans des lieux secs.

  • Ces recettes ne garantissent pas la pérennité muséale, mais témoignent d’une intelligence du milieu, sensible à l’environnement immédiat.

L’influence de la formation et des réseaux artistiques

La plupart des artistes mauriciens aujourd’hui sont passés par les Écoles nationales d’Art, ou ont bénéficié de résidences à l’étranger – à Paris, Londres, parfois Mumbai ou Sydney. Là, ils ont appris à conjuguer exigences professionnelles (archivage, conservation) et réalité locale. Certains, revenus sur l’île, adaptent ces pratiques : ils font venir des papiers importés, mais les conservent dans des armoires hermétiques, parfois équipées de déshumidificateurs.

C’est aussi à travers les collectifs artistiques (notamment « Plein Air Artists Mauritius » ou « Collectif Porlwi ») que s’échangent « trucs » et astuces : un réseau vivant, où l’on partage autant les œuvres que les stratégies de survie matérielle.

Tableau comparatif des supports couramment utilisés et de leur résistance au climat mauricien

Support Résistance à l’humidité Adaptations courantes Remarques locales
Toile de lin/coton non traitée Faible Double enduit, stockage soigné Moisis facilement, peu durable
Polyester Bonne Apprêt acrylique Désapprouvé par certains pour la texture
Papier (>300g/m², chiffon) Moyenne Traitement anti-acide, conservation hermétique Souvent importé, coûteux
Contreplaqué marin Très bonne Enduit extérieur protecteur Standard des œuvres publiques
Plexiglas, résine Excellente Aucune nécessaire Usage en installations, design contemporain

Art et climat : une relation vivante et fertile

Les conditions climatiques mauriciennes ne sont pas une contrainte purement technique, mais un paramètre vivant, omniprésent. Elles invitent à la collaboration avec le matériau, parfois même à la célébration de l’éphémère : certaines œuvres sont destinées à s’altérer, à porter la trace du sel, du vent, des saisons. On pourrait parler, comme le philosophe Paul Ardenne le fait pour le « land art extrême », d’une esthétique du climat intégrée à l’œuvre (Paul Ardenne, Un Art écologique, 2018).

Face à la jungle humide du plateau central comme aux embruns de Flic-en-Flac, chaque atelier, chaque artiste compose sa propre partition, entre adaptation pragmatique et invention poétique. C’est là, dans cet interstice entre la nécessité de durer et le plaisir de créer, que s’épanouit toute la richesse matérielle de l’art mauricien : il dit, en filigrane, la beauté d’un monde où tout – même la fragilité d’un support – est invitation à l’invention.

On ne peut saisir pleinement les œuvres de Maurice sans cette conscience tangible, presque corporelle, des rapports que l’artiste entretient avec le climat. La résistance des supports choisis, la manière de patiner ou de transformer la matière, le goût du métissage des techniques : tout cela inscrit la créativité mauricienne dans une géographie précise, où l’humidité n’est pas seulement une contrariété, mais bien une donnée fondatrice – et souvent, une source d’inspiration.

  • Sources principales :
    • Mauritius Meteorological Services
    • Entretiens avec artistes locaux lors de la Biennale de Port-Louis 2019
    • Paul Ardenne, Un Art écologique, 2018
    • Musée d’Histoire de Port-Louis (rapports de restauration 2015-2023)
    • MyMor Paper, projet de papeterie artisanale mauricienne

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