Voir l’île à l’œuvre : Regard sur les esthétiques contemporaines des artistes mauriciens

4 janvier 2026

Démêler l’évidence : Premiers pas dans l’art mauricien actuel

Aborder la création contemporaine mauricienne, c’est d’abord accepter de traverser un territoire mouvant, qui se refuse à toute assignation simple. Ici, la lumière a la densité du sucre brut, les ombres portent les souvenirs d’une mosaïque de cultures et les motifs hérités du passé se mêlent à la rumeur d’un présent mondialisé. Pour analyser les esthétiques propres aux artistes mauriciens aujourd’hui, il faut avancer avec le regard ouvert, attentif à la singularité des formes comme à la profondeur des trajectoires intimes et collectives qui leur donnent naissance.

J’ai longtemps cru qu’il suffisait, pour comprendre une œuvre mauricienne, d’en déceler les motifs créoles, indiens ou africains, les évocations de la mer, du séga et du dodo perdu. Mais très vite, le réel m’a rattrapé : la création mauricienne se dérobe à toute folklorisation. Elle est à la fois éclatée et reliée, sédimentée et exubérante. Un art en archipel, pour une île qui l’est tout autant.

Panorama d’une scène éclatée : Qu’est-ce que l’art mauricien aujourd’hui ?

Qu’entend-on réellement par « artistes mauriciens actuels » ? Certes, la scène mauricienne a longtemps peiné à se faire reconnaître hors de ses frontières. Mais elle se distingue aujourd’hui par une vitalité étonnante, nourrie par une jeunesse connectée au monde, l’apparition de formations dédiées (l’École des Beaux-Arts de Mahébourg, l’Université de Maurice…) et la multiplication d’espaces indépendants (Institute of Contemporary Art Indian Ocean, P21 Gallery…).

On dénombre à l’île Maurice environ 300 artistes professionnels régulièrement répertoriés par le Ministry of Arts and Cultural Heritage (source : National Art Gallery, 2023), tous médiums confondus : peinture, sculpture, photographie, installation, vidéo, street art… Cette diversité reflète l’extrême hétérogénéité culturelle du pays, héritée d’une histoire de migrations, de métissages, mais aussi d’aliénations.

  • Peinture : École riche de figures reconnues comme Malcolm de Chazal (1902-1981), mais renouvelée aujourd’hui par Nirmal Hurry, Amrita Hepburn, ou encore Patricia Moorghen.
  • Photographie : Montée en puissance avec Pieter Hugo, Karo Akpokiere ou la jeune génération de “documentary photographers” autour de Koze Distrik.
  • Arts numériques et installations : Bwa Gallery, collectifs tels Lalit, ou artistes comme Shirley Sohun proposent des œuvres hybrides, interrogeant la mémoire et l’appartenance.
  • Street art : En plein essor à Port-Louis depuis 2015, avec des festivals comme PORLWI et des collectifs tels que Moris Zekler ou Tamtam Dada.

À travers cette richesse, une question traverse : comment l’esthétique mauricienne actuelle se construit-elle à la croisée de la mémoire insulaire et de la mondialisation culturelle ?

Lignes de force : Les thèmes majeurs et leurs traductions plastiques

Indépendamment des techniques, je distingue plusieurs axes qui structurent le langage visuel des artistes mauriciens aujourd’hui. Ces orientations n’expriment pas un style scolaire mais des obsessions récurrentes, qui s’inventent en variations singulières chez chaque créateur.

La mémoire du marronnage : entre archives et effacement

Beaucoup d’œuvres récentes creusent la question de la mémoire : mémoire de l’esclavage, de l’engagisme indien, de la période coloniale ou de la résistance créole. Parfois secrète, la mémoire surgit à travers des matériaux modestes, des chiffons, des cordages, des objets domestiques trouvés dans l’atelier ou sur les plages.

Shirley Sohun, par exemple, collecte des graines, filets, fragments de toiles de jute pour parler du transport, de l’exil forcé et de l’attachement à la terre. Sa série Détours oubliés recompose des cartographies intimes en dialogue avec les archives de la Mauritius Sugar Industry Archive. On retrouve ce geste chez Nirmal Hurry, qui réemploie du papier jauni de livres anciens pour inscrire la précarité de la transmission.

Le créole comme esthétique : métissage, hybridation, bricolage

L’une des signatures de l’art mauricien contemporain est le recours au créole – non seulement comme langue mais comme espace plastique. Les artistes mêlent couleurs, motifs, supports et références avec une liberté déroutante. Chez Nirmal Hurry, les silhouettes humaines prennent parfois la forme de totems, traversées de signes venus de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Asie. Patricia Moorghen fragmente et recompose le souvenir de la ville créole dans ses aquarelles à la limite de l’abstraction.

  • Assemblage : Utilisation décomplexée des matériaux de récupération, peinture sur bois, collage d’assiettes en aluminium, fils de fer, etc.
  • Palette chromatique : Contraste entre couleurs vives (bleu vanille, rouge brique, jaune canari) et teintes sourdes, rappelant les tissus traditionnels ou la rouille des maisons coloniales.
  • Motifs : Reprise décalée des arabesques indiennes, des spirales maronnes (originaires des communautés d’esclaves fugitifs), ou encore des formes inspirées des vêtements traditionnels (sari, ravanne).

Paysage et insularité : l’île, laboratoire du monde

Chez beaucoup de jeunes artistes, l’île se transforme en laboratoire du sensible. La mer, omniprésente, est moins décor qu’horizon du doute, miroir de l’histoire collective (naufrages, routes migratoires, isolement, ouverture). Des artistes comme Rakesh Soobah mettent en scène la vulnérabilité de l’île à travers des installations minimalistes : bois flottés, filets déchirés, coquillages rincés, autant de fragments recueillant les angoisses environnementales et existentielles du présent.

La peinture de la géographie devient ainsi un prétexte pour interroger le sentiment d’appartenance et les frontières mouvantes de l’identité.

Techniques d’analyse : Comment décrypter une œuvre mauricienne ?

Identifier l’esthétique d’une œuvre mauricienne ne relève ni de l’accumulation d’indices exotiques, ni d’une grille toute faite. Il faut accepter l’incertitude, se laisser prendre par la main, questionner chaque détail pour reconstruire des filiations et des ruptures. Voici les critères que je retiens souvent, qui peuvent guider le regard sans l’enfermer.

  1. Décodage des matériaux : L’origine des matériaux (bois, tissus, papier journal, objets manufacturés) raconte toujours quelque chose des strates sociales, économiques et mémorielles du pays. Par exemple, la sculpture d’Angela Lalloo ne prend sens qu’à travers sa récupération de filets de pêche et de sacs de sucre, symboles du rapport à la mer et à l’histoire de la canne.
  2. Lecture des symboles et des motifs : La présence de certains signes ne doit jamais être lue comme pur décor : spirales maronnes, motifs gravés sur les portails hindous, silhouettes de bateaux à voile… Ces éléments opèrent souvent en contrepoint, déjouant l’évidence pour proposer une histoire en creux.
  3. Analyse des hybridations : L’esthétique créole repose sur l’hétérogène : mélange de techniques (aquarelle, PowerPoint, broderie, graffiti), de langues (créole, anglais, bhojpuri) et d’influences (Afrique orientale, Inde, Europe, Asie du Sud-Est). Décrypter ces couches permet de lire l’œuvre comme un palimpseste.
  4. Attention à la position du corps dans l’espace : Une spécificité récurrente tient à la façon dont l’artiste mauricien aborde le corps : ni tout à fait mis en scène, ni vraiment effacé, souvent posé en tension entre anonymat collectif et affirmation de l’individu.
  5. Place du récit : Beaucoup d’œuvres réclament une reconstitution narrative. L’artiste partage une histoire en fragments, suggérant qu’aucune lecture n’est jamais totale. Le visiteur se fait alors archéologue, tissant sa propre lecture aux fils de celles du pays.

Inspirations et influences : Entre insularité et mondialisation

Maurice demeure une archipel de mondes, intensément poreuse à la modernité. On y croise des influences venues de l’Inde (Tantra, symbolique des couleurs, miniature), d’Afrique orientale (motifs swahilis, arts textiles), de la Caraïbe créole, du surréalisme européen (Malcolm de Chazal chez Gallimard dès 1946). L’essor du numérique accélère cette ouverture : les artistes consultent Instagram, se forment en ligne, dialoguent avec leurs pairs d’Afrique du Sud, de la Réunion ou du Mozambique.

Mais la spécificité mauricienne ne disparaît pas dans ce monde globalisé. Au contraire, c’est le jeu entre traditions persistantes et tendances planétaires qui produit ce qu’on pourrait appeler une « esthétique de l’entre-deux ». L’œuvre mauricienne est souvent à double face : tournée vers l’océan, tournée vers le monde. Certains artistes, comme le collectif Moris Zekler, revendiquent la nécessité de réinscrire la création dans les quartiers populaires, loin des galeries aseptisées – jusqu’à militer, à travers les fresques murales, pour la sauvegarde de la créolité urbaine.

Exemples et figures marquantes : une scène en mutation

Artiste / Collectif Discipline Esthétique particulière Référence / Source
Shirley Sohun Installation / Sculpture Matériaux du quotidien, cartographie de la mémoire, hybridation artisanale Lalit Gallery, ICAIO
Nirmal Hurry Peinture / Mixed media Corps totem, motifs indiens, recyclage de papiers anciens Expo 2022, National Art Gallery
Moris Zekler (collectif) Street art Fresque urbaine, créolité revendiquée, motifs et slogans populaires PORLWI Festival 2017-2022, MAUBANK Art Awards
Amrita Hepburn Peinture / Photographie Paysage de l’intime, couleurs pastel, motifs floraux et marins ICAIO 2020
Angela Lalloo Sculpture Sculpture de récupération, filets, sacs de sucre, symbolique de la migration ICAIO, 2021

Regards croisés : critiques, public, collectionneurs

L’analyse de l’esthétique mauricienne ne gagne à être faite que depuis un dialogue avec le public mauricien lui-même. Beaucoup d’œuvres s’adressent d’abord au local, au passé collectif ou à l’expérience diasporique, avant d’entrer dans les circuits internationaux. Le regard du collectionneur ou du critique étranger découvre l’œuvre comme un monde nouveau, tandis que les habitants y lisent tout autre chose : résistance, humour, lucidité, ou désillusion.

De plus en plus de projets collaboratifs (expositions itinérantes, ateliers avec les jeunes des quartiers périphériques, résidences artistiques) ouvrent l’analyse de l’esthétique à l’expérience vécue. Cela change la façon d’écrire, de transmettre, de discuter ici-même, sur ce blog ou ailleurs.

Perspectives : une création à réinventer sans cesse

L’analyse des esthétiques propres aux artistes mauriciens actuels n’a rien d’une science close. Elle suppose d’accueillir la fragilité, la beauté discrète du détail, la mobilité des formes. Face à la tentation du stéréotype, l’œuvre mauricienne actuelle résiste encore et toujours – ni tout à fait insulaire, ni tout à fait mondialisée, mais heureuse dans ses interstices. Un art qui nous oblige à apprendre à regarder chaque chose deux fois : une pour condamner l’image préfabriquée, une autre pour voir ce que l’île, dans sa patience et sa grâce, tient à révéler.

Sources principales : National Art Gallery of Mauritius, ICAIO, Lalit Gallery, Mauritius Times, entretiens avec artistes et collectifs cités.

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