Lignes de force : Les thèmes majeurs et leurs traductions plastiques
Indépendamment des techniques, je distingue plusieurs axes qui structurent le langage visuel des artistes mauriciens aujourd’hui. Ces orientations n’expriment pas un style scolaire mais des obsessions récurrentes, qui s’inventent en variations singulières chez chaque créateur.
La mémoire du marronnage : entre archives et effacement
Beaucoup d’œuvres récentes creusent la question de la mémoire : mémoire de l’esclavage, de l’engagisme indien, de la période coloniale ou de la résistance créole. Parfois secrète, la mémoire surgit à travers des matériaux modestes, des chiffons, des cordages, des objets domestiques trouvés dans l’atelier ou sur les plages.
Shirley Sohun, par exemple, collecte des graines, filets, fragments de toiles de jute pour parler du transport, de l’exil forcé et de l’attachement à la terre. Sa série Détours oubliés recompose des cartographies intimes en dialogue avec les archives de la Mauritius Sugar Industry Archive. On retrouve ce geste chez Nirmal Hurry, qui réemploie du papier jauni de livres anciens pour inscrire la précarité de la transmission.
Le créole comme esthétique : métissage, hybridation, bricolage
L’une des signatures de l’art mauricien contemporain est le recours au créole – non seulement comme langue mais comme espace plastique. Les artistes mêlent couleurs, motifs, supports et références avec une liberté déroutante. Chez Nirmal Hurry, les silhouettes humaines prennent parfois la forme de totems, traversées de signes venus de l’Inde, de l’Afrique ou de l’Asie. Patricia Moorghen fragmente et recompose le souvenir de la ville créole dans ses aquarelles à la limite de l’abstraction.
- Assemblage : Utilisation décomplexée des matériaux de récupération, peinture sur bois, collage d’assiettes en aluminium, fils de fer, etc.
- Palette chromatique : Contraste entre couleurs vives (bleu vanille, rouge brique, jaune canari) et teintes sourdes, rappelant les tissus traditionnels ou la rouille des maisons coloniales.
- Motifs : Reprise décalée des arabesques indiennes, des spirales maronnes (originaires des communautés d’esclaves fugitifs), ou encore des formes inspirées des vêtements traditionnels (sari, ravanne).
Paysage et insularité : l’île, laboratoire du monde
Chez beaucoup de jeunes artistes, l’île se transforme en laboratoire du sensible. La mer, omniprésente, est moins décor qu’horizon du doute, miroir de l’histoire collective (naufrages, routes migratoires, isolement, ouverture). Des artistes comme Rakesh Soobah mettent en scène la vulnérabilité de l’île à travers des installations minimalistes : bois flottés, filets déchirés, coquillages rincés, autant de fragments recueillant les angoisses environnementales et existentielles du présent.
La peinture de la géographie devient ainsi un prétexte pour interroger le sentiment d’appartenance et les frontières mouvantes de l’identité.