L’émotion des couleurs à Madagascar : une traversée des pigments et de leur portée culturelle

Aux sources des couleurs : Madagascar et la fabrique insulaire du pigment

Il est des matins à Antananarivo où la lumière semble rallier à elle toutes les nuances du monde, à moins que ce ne soit la terre, avec sa palette profonde, qui impose son tempo à l’œil. Madagascar, vaste île forgée à la lisière des vents de mousson et des courants marins, a fait de cette terre un réservoir inépuisable de couleurs. Observer un marché au Sud, marcher dans une allée d’argile ou pénétrer dans un atelier de tissage, c’est toucher du regard et du doigt la permanence d’un usage subtil des pigments naturels.

Les pigments naturels malgaches racontent à la fois la géologie singulière de l’île, la mémoire des plantes et la patience des gestes hérités. À Madagascar, la couleur n’est pas un simple ornement : elle marque la matière, organise l’espace et donne au « vazaha » que je suis une clé d’entrée dans la compréhension intime des œuvres.

Palette minérale : l’influence majestueuse de la latérite et des ocres

C’est du sol que surgit le premier trésor chromatique malgache : la latérite. Cette terre rouge, foisonnante sur les Hauts Plateaux et jusqu’aux vallées de l’Est, doit sa couleur à l’hydroxyde de fer. On la retrouve au seuil des villages, enduite sur les murs, liant la glaise et la paille. Mais la latérite n’est pas qu’un matériau de construction ; elle migrera vers la peinture, fixant sur les masques du hiragasy (théâtre populaire) ses rouges profonds, ou inscrivant sur les poteries Sakalava la mémoire d’un sol dont l’hémoglobine est minérale.

À ses côtés, le kaolin déroule son fil blanc, secrètement puisé dans le sous-sol d’Itasy ou d’Antsirabe. Ce pigment, lavé puis broyé finement, sert depuis des siècles à la décoration des poteries rituelles, notamment chez les Betsileo ou les Antandroy. Il entre aussi dans la composition du tanala, ce masque d’argile blanche appliqué lors des rites de passage.

Le jaune, quant à lui, s’obtient de l’ocre — une argile colorée naturelle, composée de goethite et d’argile ferrugineuse. L’ocre jaune ou dorée, récupérée sur les affleurements, est séchée puis pulvérisée. Associée parfois à la cire d’abeille, elle offre aux muralistes et potières une teinte chaude, solaire, très présente dans la décoration des objets votifs ou des autels domestiques.

Les plantes et le monde végétal : poésie sensible des verts et des violets

À Madagascar, l’art du pigment ne saurait se dissocier des ressources végétales. La palette, ici, emprunte autant à la pharmacopée qu’à la botanique.

  • Le rofia : cette fibre issue du palmier du même nom, si elle est surtout prisée pour sa solidité et sa légèreté dans le tissage des chapeaux et des paniers, sert également de support à la teinture végétale. Gonflée par les raines, elle s’imprègne de pigments extraits des écorces ou des feuilles.
  • L’indigo : issu de l’Indigofera tinctoria, l’indigo est cultivé, récolté puis fermenté selon une méthode exigeante : le bleu profond qui en résulte était jadis réservé aux tissus de certaines classes aristocratiques (notamment dans les Hauts Plateaux mérinas), mais il a également une fonction rituelle lors des cérémonies de circoncision ou de deuil. Madagascar possède l’un des savoir-faire de teinture indigo parmi les plus anciens de l’océan Indien (cf.PERSEE, "L'indigo à Madagascar", J. Dubois, 2002).
  • Le voampanga : derrière ce mot se cache la cosse du Voanemba (Entada phaseoloides), dont les graines sont broyées pour obtenir un pigment noir, utilisé aussi bien pour l’impression sur textile que pour le traçage des motifs sur la peau lors de certaines fêtes Sakalava ou Betsimisaraka.
  • Le ravintsara et le koba : décoction de feuilles fumées, ces vert-gris discrets entrent dans la coloration des étoffes de cérémonie.
  • Safran malgache : issu du curcuma sauvage (Curcuma longa), il donne de lumineux jaunes d’or sur les tissus de soie ou de coton, et prend place lors du tissage des fameux lamba traditionnels.

Il n’est pas rare de rencontrer sur les marchés de Fianarantsoa ces ballots compacts d’écorces et de racines, vendus pour leurs vertus médicinales et tinctoriales à la fois. Les pratiques de teinture sont jalousement gardées dans certaines ethnies, transmises par le geste plus que par l’écrit, conservant ainsi une part de secret et de magie.

La tradition des terres et des couleurs dans l’architecture et l’artisanat

Si l’on considère Madagascar comme une mosaïque d’identités, on y découvre que chaque groupe façonne sa propre grammaire chromatique. Chez les Antemoro de la côte Est, le papier Antemoro — célèbre pour l’inclusion de fibres et d’herbes — mise sur l’emploi d’encres végétales sombres, notamment à partir du charbon de bois et du tanin de feuilles locales. Les motifs, d’abord d’inspiration arabe, témoignent du croisement des influences et des pigments.

Dans le tissage traditionnel — tout particulièrement dans les lamba (écharpes rituelles), les couvertures de soie sauvage ou les nattes de roseau — chaque couleur est codifiée : le blanc pour la purification, le rouge pour la force vitale, le bleu indigo pour la protection. Cette palette, quasi initiatique, agence les pigments naturels selon un canevas symbolique, parfois uniquement intelligible des initiés.

À noter également, la présence des colorations naturelles sur les objets de vannerie et de marqueterie Betsileo, où l’on superpose teinture à base de feuilles de voavanga, de racines de taratasy ou de baie de mandrora. La gamme chromatique est volontairement restreinte pour magnifier la texture et la régularité du tressage.

Entre rite, quotidien et création contemporaine : usages et réinventions des pigments

À Madagascar, la frontière entre l’utile, le sacré et l’artistique est fragile : le pigment y transite du quotidien aux œuvres plastiques, de la nécropole à l’atelier des artistes contemporains.

Dans les rituels : Le blanc kaolinique, appliqué sur les visages lors des famadihana (retournement des morts), signale la frontière entre les vivants et les esprits. Les femmes sakalava, lors des fêtes du fitampoha, ornent leur visage du fameux masonjoany, pâte orangée obtenue par le râpage du bois de santal local (Santalina madagascariensis). Ce masque naturel protège du soleil et affirme l’identité insulaire.

Dans l’art contemporain : Depuis deux décennies, la scène malgache voit émerger une génération d’artistes (parmi lesquels Joël Andrianomearisoa ou Pierrot Men) qui revisitent ces savoirs-pigments ancestraux. Le recours à l’ocre, à la cendre, à la latérite et à la teinture naturelle n’est plus seulement patrimonial mais devient une affirmation politique : il s’agit de raconter la terre, d’interroger la mémoire, de renverser l’exotisme. Les installations de l’artiste Pati Rakotomalala, par exemple, puisent dans la terre rouge de sa région pour dialoguer avec les spectateurs sur la fragilité des patrimoines naturels (cf. Afrik.com, "L’art s’ouvre à la couleur de terre à Madagascar", 2017).

Sur le plan pratique : L’emploi de pigments naturels répond aussi à une exigence écologique : dans un pays où l’importation de colorants synthétiques est coûteuse et souvent inaccessible aux artisans ruraux, la connaissance fine des ressources locales demeure une garantie d’autonomie et de durabilité.

Une géographie de l’identité : quand la couleur porte l’histoire

Sous le pinceau ou dans la trame des tissus, la couleur, à Madagascar, marque toujours une appartenance. Les tissus indigo des Betsileo se lisent comme un itinéraire initiatique ; le blanc sur les céramiques Merina porte la mémoire des alliances royales du XIXe siècle.

Le choix du pigment, sa préparation — pilée, réduite en bouillie, fixée à la chaleur, laissée à l’air libre, voire bénie au passage d’un ancêtre — constituent un inventaire des gestes que seule une grande proximité avec le monde matériel autorise. Il ne s’agit jamais d’une simple technique, mais d’une reconduction du lien à la terre, au climat, à la transmission.

Ce n’est sans doute pas un hasard si Madagascar s’est forgé une esthétique spécifique, où l’on retrouve toujours ce balancement entre éclat et réserve, générosité de la palette et humilité du support.

Pour s’avancer sur la route des pigments : pistes et observations

  • La plupart des pigments naturels malgaches sont encore produits selon des recettes orales, transmises de maîtres en apprentis, souvent à l’écart des circuits commerciaux.
  • Des études récentes (Archaeology & Anthropology Review, 2019) montrent que, dans certaines régions, l’utilisation des pigments naturels favorise le maintien des réseaux sociaux traditionnels, notamment chez les tisserandes de Haute Matsiatra.
  • La résistance de couleurs végétales comme l’indigo et le safran malgache, après plusieurs décennies sur des textiles anciens, est saluée comme un exemple de durabilité par les musées internationaux (Victoria & Albert Museum, "Textiles of Madagascar", catalogue d’exposition 2012).
  • Enfin, la promotion des pigments naturels s’accompagne, ces dernières années, de programmes de valorisation portés par des ONG locales, visant à préserver les plantes et à former de jeunes artisans à ces techniques – preuve, s’il en fallait, de leur vitalité et de leur modernité.

Ombres portées et promesses : la couleur comme art de vivre à Madagascar

À l’heure où, sous d’autres latitudes, la couleur se délite dans l’universalité des produits chimiques, Madagascar continue d’entretenir une relation de proximité presque charnelle avec ses couleurs. Les pigments naturels ne sont pas de simples auxiliaires : ils signent la permanence d’une esthétique, la profondeur d’une appartenance, la capacité d’un peuple à inscrire dans la matière même de ses objets son rapport au monde visible et invisible.

Explorer la question des pigments à Madagascar, c’est donc basculer du côté de l’expérience : il ne s’agit pas tant de répertorier des recettes, que d’approcher le cœur vibrant d’une île où chaque nuance, chaque grain de terre ou d’écorce, ajoute à la singularité du geste artistique. Et si l’on y prête attention, la couleur malgache, dans sa simplicité et sa force, dit mieux que bien des discours l’art d’habiter poétiquement le monde.

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