Regarder l’île Maurice à travers l’œil contemporain des photographes : mutations d’une esthétique insulaire

Des légendes anciennes aux visions recomposées : la photographie mauricienne au fil du temps

Tenter d’embrasser la trajectoire de la photographie à Maurice, c’est d’abord accepter la logique de la fragmentation. Sur cette île de rencontres, la photographie a, dès le XIXe siècle, côtoyé les récits coloniaux – en témoignent les albums photographiques d’Auguste Toussaint, ou les portraits de studio de Camille Lefèvre dès 1910. À la fin du XXe siècle, la pratique reste principalement familiale ou documentaire. Les mutations contemporaines commencent véritablement autour des années 2000. On assiste alors à une dissociation progressive de la photographie d’illustration – celle destinée à l’industrie touristique – et de la photographie d’auteur, qui s’aventure sur d’autres rivages esthétiques.

Photographie d’auteur au présent : grands axes et figures émergentes

Aujourd’hui, le paysage photographique mauricien ne se résume plus à une simple dualité entre exotisme et dénonciation. Il s’ouvre, se complexifie – et s’affirme dans une pluralité de gestes :

  • Travail sur la mémoire et les failles du récit. Des photographes comme Yannick Cadet ou Patricia de Speville explorent, par la mise en scène ou l’archive réappropriée, les traces laissées par les migrations, les effacements, les récits non dits des diasporas. La série « Paysages en sursis » de Cadet questionne ainsi le devenir de certains sites industriels oubliés, tandis que « Se Souvenir de Port-Louis » de de Speville s’inscrit dans une recomposition poétique du quotidien urbain.
  • Photographie documentaire engagée. La jeune génération, à l’image de Shakti Peerbux et du collectif Collectif OXO, replace l’appareil photo au cœur des débats contemporains : urbanisation galopante, établissements informels, impact du changement climatique sur la vie littorale. Leur usage du noir et blanc ou du format reportage s’inscrit dans une veine « nouveau documentaire », à la fois éthique et esthétique (source : Le Mauricien, « Regards croisés : la photographie s’engage », oct. 2023).
  • Entre arts plastiques et photographie expérimentale. On assiste également à une hybridation féconde : des artistes comme Savita Apollon ou Kavi Pather glissent de la photographie vers la vidéo, le collage, l’installation in situ, bouleversant la frontière entre document et fiction. L’exposition « Fragments du Vivant » (IFM, 2022) a révélé une nouvelle manière d’habiter l’image, en dialogue permanent avec les matériaux et la mémoire tangible.
  • Auto-représentation, identité et réseaux. Fait marquant de ces dernières années : la montée de jeunes photographes issus de la diaspora mauricienne, qui s’emparent des réseaux sociaux comme vitrines mais aussi comme laboratoires d’une esthétique affirmée, souvent introspective et revendicatrice. On pense à Nafisah Peerbux (travail autour du corps et du sacré), ou à la série « Ile Intime » de Jason Lagesse, diffusée essentiellement sur Instagram.

Les thèmes phares à Maurice aujourd’hui : insularité, diversité, urgence écologique

À travers mes lectures — expositions, publications, entretiens croisés — trois axes majeurs traversent actuellement la création photographique à l’île Maurice :

  • La cartographie intime de l’espace insulaire. L’île cesse d’être seulement le lieu du décor idéal pour devenir un prisme d’identité. Les paysages y sont saisis sous l’angle du détail – murs décrépis de Quatre-Bornes, ruelles de Port-Louis à l’aube, rivages rongés par la houle. Ce sont ces contrastes, dont témoigne la série « Entre Deux Marées » de Kevin Venkatasamy, qui constituent l’une des matrices du nouveau regard.
  • Altérités et tissages communautaires. Si la question de la diversité est omniprésente dans le récit national mauricien, elle trouve dans l’objectif photographique un véhicule privilégié. Portraits multiethniques, scènes de fêtes religieuses partagées ou relectures du conte et de la musique créole nourrissent une production où la photographie tente de restituer la pluralité vivante – souvent avec pudeur, loin de toute spectacularisation.
  • L’alerte écologique et la perte. L’anthropocène modifie la pratique des photographes mauriciens : érosion des plages, pollutions, montée des eaux, perte de biodiversité. Beaucoup d’artistes ancrent désormais leurs séries dans un propos où la photographie fonctionne à la fois comme diagnostic, comme mémoire, et comme cri silencieux. Tel est le cas de Naushad Noorjahan, dont les « Fragments de Mangrove » documentent avec précision la mutation des écosystèmes (source : L’Express, janv. 2024).

Entre techniques traditionnelles et nouveaux médiums : exploration des supports et diffusions

Si la photographie reste, pour beaucoup, un art du tirage papier, elle se déploie aujourd’hui sur plusieurs supports à Maurice : édition limitée, installations dans l’espace public, projections numériques… La diversification des moyens de diffusion répond à la volonté de sortir du cadre « galerie » — et de toucher des publics non initiés.

  • Les expositions in situ s’invitent dans la rue et sur les plages. À l’image du festival PORLWI by Light (2015-2019), qui a investi la capitale en projets multimédias interactifs, la photographie à Maurice s’ouvre aux dispositifs immersifs, croisant lumière, son et installations. Plusieurs collectifs organisent depuis 2021 des projections à ciel ouvert dans les villages côtiers, transformant la plage en écran de mémoire vivante.
  • La micro-édition. De jeunes photographes produisent leurs propres livres – carnets tirés à 100 ou 200 exemplaires, souvent reliés à la main, comme le travail remarquable de Bertrand Lavaquerie autour des « Jardins Croisés ». L’objet livre, parfois distribué uniquement sur l’île, devient un espace d’expérimentation formelle mais aussi un geste d’ancrage local (source : IFM Port-Louis, 2023).
  • Le numérique et la circulation transnationale. Instagram, Facebook mais aussi quelques plateformes spécialisées, permettent la diffusion immédiate, hors des cercles traditionnels ; ici encore, on observe une hybridation des formats (carnet visuel, diaporama sonore, photofilms). À noté : le développement de portfolios bilingues anglais/créole, reflet de la pluralité culturelle insulaire.

Regards croisés et influences : l’île Maurice au cœur des dialogues esthétiques indiens, africains, européens

Ce que l’on perçoit de la photographie contemporaine à Maurice, c’est sa capacité à jeter des passerelles : passerelles entre les mémoires, mais aussi entre les continents d’origine ou d’inspiration. Le passé colonial, les migrations indienne, africaine, chinoise, européenne, infusent encore les choix d’éclairage, la construction du récit, la scénographie des portraits. Plusieurs artistes voyagent dans la zone sud-ouest de l’Océan Indien — à La Réunion, à Madagascar, à Rodrigues — et dialoguent avec leurs confrères lors de résidences collaboratives (Citons la Biennale de la photographie de Bamako, ou le festival PhotoAix en France, où plusieurs mauriciens sont présents).

  • Hybridations visuelles et conceptuelles : Les influences des photographies africaines (Seydou Keïta, Malick Sidibé) ou des courants documentaires asiatiques (Raghubir Singh pour l’Inde), se révèlent dans certains partis pris de composition ou de narration. A contrario, une tendance émergente cherche à forger une voie spécifiquement mauricienne, faite d’hésitations entre figuration et abstraction, réalité sociale et onirisme.
  • Une scène critique bienveillante : À ce croisement, Maurice développe timidement une réflexion critique, portée par quelques publications spécialisées (notamment la revue « Vasan ») et par l’émergence de petits collectifs de curateurs et médiateurs. Cela favorise l’émergence de lieux de débats et de partage, plus horizontaux, qui interrogent le rôle de l’image dans la fabrique du récit national.

Pratiques émergentes et défis : vers une photographie « située », ancrée et poreuse

S’intéresser à la photographie artistique à Maurice aujourd’hui, c’est observer un lent déplacement : l’image n’est plus pure illustration ni pur manifeste, elle devient espace de circulation, de rencontre et parfois de résistance. Plusieurs tendances, que je résumerais ainsi, dessinent le paysage présent :

  • La revendication d’un regard propre, menant à une réflexion permanente sur les modèles importés, sur la nécessité de l’ancrage culturel et linguistique (usage du créole, édition locale, collaboration avec des conteurs ou musiciens…).
  • L’attention portée à l’écosystème : la montée des ateliers collectifs, des collaborations public-citoyen, des résidences de création dans les lieux reculés, pour inscrire la photographie dans un espace partagé et ouvert.
  • La porosité des frontières entre photographie et autres médiums : installation, performance, art sonore, qui enrichissent la réflexion sur le visible et le représentable.

Tableau : Quelques figures incontournables de la photographie artistique mauricienne (2014-2024)

Nom Approche de travail Œuvre marquante / Exposition
Yannick Cadet Photographie documentaire, mémoire industrielle « Paysages en sursis » (2021)
Patricia de Speville Archive, photographie urbaine, mémoire familiale « Se souvenir de Port-Louis » (2019)
Naushad Noorjahan Ecologie, biodiversité, photographie de la mangrove « Fragments de mangrove » (2023)
Shakti Peerbux Photoreportage, engagement social Reportage « Frontières urbaines » (2022)
Savita Apollon Photographie plasticienne, installations « Fragments du vivant » (2022, IFM)
Nafisah Peerbux Identités, auto-représentation, réseaux sociaux Série « Corps créole » (2021-2024)

Une île regardée autrement : ouverture sur l’avenir

L’île Maurice ne cesse de se réinventer dans les objectifs de ses photographes : ni tout à fait insulaire, ni continentale, elle est un laboratoire esthétique où le paysage, la mémoire et la société se rencontrent et s’interrogent. Si l’on devait retenir quelque chose des tendances actuelles, ce serait la capacité du regard photographique à tenir ensemble la beauté et la fragilité, le détail et le multiple, l’enracinement et la circulation des formes. L’œil, ici, s’affirme comme un artisan du vivant – il façonne des mondes, il laisse affleurer des histoires dissonantes, il participe à la maturation d’une identité plurielle.

Maurice regarde désormais la photographie non plus comme une fenêtre figée, mais comme un passage, une invitation à l’écoute, à la lenteur et à l’attention. À observer ce mouvement, on veut croire que la création insulaire ne cessera d’offrir de nouveaux éclats, inattendus et fragiles, à celles et ceux qui sauront regarder au-delà du décor.

Sources principales : L’Express, Le Mauricien, publications de l’IFM Port-Louis, dossiers d’exposition (PORLWI by Light), comptes d’artistes sur Instagram, entretiens dans la revue « Vasan » (2021-2024).

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