L’arrivée de l’objectif : brève histoire de la photographie dans l’archipel indien
Il existe, dans la photographie, une manière silencieuse de délimiter le monde. Quand je feuillette les fonds iconographiques conservés dans les archives des Mascareignes ou dans celles de l’Institut français de Madagascar, ce sont d’abord les regards qui m’interpellent : ceux des photographes, mais aussi – en creux – ceux des photographiés, souvent réduits, à l’aube du XXe siècle, à des silhouettes exotiques ou ethnographiques. La photographie s’est invitée dans l’Océan Indien peu après son invention – vers 1840, avec l’arrivée du daguerréotype à l’Île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) – et s’y est très vite confondue au mouvement colonial et marchand, documentant les ports, les travailleurs engagés, les paysages transformés par la canne à sucre ou le girofle.
Des premiers studios de Port-Louis aux ambulants de Diego Suarez, la photographie fut l’outil privilégié d’un regard occidental, souvent autoritaire, qui inscrivait l’île dans une modernité visuelle mondialisée. Nombre d’images – dont certaines, signées du célèbre photographe du XIXe siècle Pierre Choumoff, aujourd’hui conservées à la BnF – témoignent à la fois d’une fascination pour la lumière vive, les visages d’ailleurs, mais aussi d’une standardisation du pittoresque.
À partir des années 1960, l’appareil s’est transmis à d’autres mains : des artistes locaux, parfois autodidactes, ont tenté d’échapper à l’exotisme hérité ; ils ont posé sur leur propre territoire un regard enfin habité de l’intérieur. La photographie devint outil de réappropriation.