Regarder les Comores autrement : dix séries photographiques pour en percer les mystères

Pourquoi la photographie ? Un art du seuil dans l’archipel comorien

Sur l’ensemble des îles – Ngazidja, Ndzuani, Mwali et Maoré –, la photographie occupe une position singulière : longtemps outil d’archive coloniale, elle est aujourd’hui un langage d’affirmation identitaire, mais aussi de mémoire. L’image ne se contente pas d’observer : elle dialogue avec la mémoire orale et lie passé et présent dans un territoire dont l’histoire officielle est lacunaire, souvent trouée.

Choisir dix séries photographiques n’est pas céder à la hiérarchie, mais dessiner un parcours, une cartographie de la sensibilité comorienne en mouvement. Ce sont ces ensembles de regards que je vous invite à aborder – non pas comme des illustrations, mais comme des tremplins pour comprendre ce qui façonne les Comores.

1. Comores : Gens, îles et rites – Karim Maatoug

Les portraits réalisés par Karim Maatoug, photographe d’origine comorienne vivant à Paris, s’imposent comme un seuil. Pendant dix ans, il est revenu inlassablement sur l’archipel, s’attachant aux gestes ordinaires du “maniocage”, aux processions nocturnes du shigoma (cérémonie de guérison), et à l’intimité paisible des places de village. Loin de l’exotisme, ses noirs et blancs sobres révèlent fierté et amertume, notamment dans la série consacrée aux anciennes esclaves Sakalava devenues matrones vénérées (Les Mères de la Place). Chaque visage, chaque torse nu sous la lumière pâle, porte la trace d’un voyage, entre abandon et fidélité aux ancêtres.

  • À voir : Série “Les Mères de la Place” exposée à l'Alliance française de Moroni (source : Le Monde Afrique, 2018).

2. L’Archipel du Croisement – Collectif Dahari

Le collectif Dahari, davantage identifié pour son action environnementale, a rassemblé des centaines de clichés anonymes saisis entre 1950 et aujourd’hui, couvrant aussi bien la culture du giroflier que les migrations inter-îles. Leur série “Archipel du Croisement” jette une lumière rare sur les réseaux de solidarité et le cosmopolitisme insulaire, alliant paysages agricoles (rizières suspendues de Ndzuwani) et cérémonies du twamaya, rite de passage masculin.

  • À explorer : Archive numérique Dahari, disponible en partie sur leur site (consulté 2023).

3. Mwali, l’île intacte – Rahamatou Binama

La photographe Rahamatou Binama a consacré trois années à arpenter la plus petite des îles de l’archipel, Mwali (Mohéli), documentant la relation précaire entre sociétés villageoises et paysages menacés. Dans le sillage de ses images, la lente dissipation des mangroves, la vie des femmes ramasseuses de coquillages à Itsamia ou les rituels de la fête des shindano paraissent ciselés par une sincérité presque douloureuse. Binama photographie à l’aube – lumière grise, humides silences – pour donner à voir non des idoles, mais des êtres en résistance.

  • À retenir : Exposition itinérante “Femmes de la côte,” avec Dahari et le Parc marin de Mohéli (UNESCO, 2022).

4. Les Visages de Maoré – Yasmina Sultan

Maoré (Mayotte), souvent traitée sous l’angle du conflit administratif, recèle aussi des vies feutrées, que Yasmina Sultan photographie avec pudeur : accoucheuses, manœuvres portuaires d’agrandissement du port de Longoni, familles dépossédées par l’urbanisation. Sa série “Les Visages de Maoré” met en tension la parole et le silence, l’avenir et l’errance, et offre une alternative au regard médiatique figé sur la “départementalisation.”

  • À lire : Catalogue de l’exposition “Maoré, traversées” à l’Institut français de Mamoudzou (2021), préface de Souef Ahmed El-Kaddour.

5. La Nuit comorienne – Francisco Dionisio

Photographe mozambicain fasciné par la diaspora comorienne à Maputo et Johannesburg, Francisco Dionisio a consacré un cycle entier aux fêtes nocturnes du grand mariage comorien (anda). Ses clichés, saturés en couleur et en mouvement, capturent la beauté fragile des costumes (shiraz d'or pour les femmes, turbans pour les hommes) et la complicité des générations. On y lit la profondeur des liens diasporiques : le mariage, acte fondateur, se perpétue, même en exil.

  • À pointer : Série “La Nuit comorienne”, présentée au Festival d’Evora (Portugal, 2019).

6. Fragments d’une ville oubliée : Iconi – Mohamed Yahaya Msa

Iconi, capitale historique de Ngazidja, a longtemps été négligée par l’image. Mohamed Yahaya Msa, photographe et historien, redonne vie à ce lieu d’intrigues anciennes. Sa série “Fragments d’une ville oubliée” associe les ruines des palais de la Reine Djumbe Fatima, les marchés délaissés, et l’art funéraire soufi. L’image, ici, sert à interroger la disparition : qu’advient-il d’une ville jadis capitale, dont les pierres portent la mémoire multiple des Comores, arabes, africaines, persanes ?

  • À étudier : Album Iconi City, 2020 (consultable à la Bibliothèque nationale des Comores).

7. Traversée Anjouan – Sophie Garcia

Française, mais comorienne d’adoption, Sophie Garcia pose un regard aigu sur Ndzuani (Anjouan), documentant la double tension entre la filiation et la modernité : pêcheurs en filao confrontés à l’industrie chinoise, jeunes rappeurs improvisant sur la place centrale de Mutsamudu, et processions du Moulidi. Ce qui frappe est la capacité de la photographe à effacer la frontière entre observatrice et participante, laissant les regards guider l’objectif.

  • À consulter : Publication “Anjouan, île intérieure”, Revue Afrique(s) 42, 2018.

8. Le Portrait du clove – Saidali Said

Originaire de Fomboni, Saidali Said construit des séries autour du clou de girofle – richesse ancienne, désormais menacée – et de ses cultivateurs. Dans “Le Portrait du clove”, il photographie les mains tachetées des travailleurs, la lenteur de la cueillette, mais aussi la fuite des jeunes vers Moroni ou Antananarivo. On y devine un archipel aux allures de promesse, en même temps qu’un monde à la dérive.

  • À voir : Sélection au Dakar Photo 2020

9. Femmes, mémoire et transmission – Halima Odza

Peu documentées, les pratiques féminines liées à la mémoire (chants maoulida, tissages du chiromani, soins de la maternité) trouvent dans l’œuvre d’Halima Odza un éclat rare. “Femmes, mémoire et transmission” rend hommage à ces réseaux invisibles qui tiennent l’archipel debout : veillées funèbres, initiation aux encens rituels, cliniques d’accoucheuses traditionnelles à Moroni et Domoni. Un regard qui dérange l’idée naïve d’une société “matriarcale” – il s’agit plutôt d’une circulation têtue du savoir.

  • À lire : “Femmes d’archipel”, Mémoire d’Outre-mer, 2019.

10. Exils dans la brume – Léonard Kasim

Léonard Kasim, issu d’une famille partagée entre Moroni et Marseille, s’attarde sur la condition des migrants et réfugiés dans le Canal du Mozambique. “Exils dans la brume” suit le fil du départ : ports bondés lors des départs nocturnes vers Mayotte, chambres d’attente à Tananarive, maisons désertées à Hahaya. La brume omniprésente, qui voile la mer et les visages, en fait une série suspendue – ni reportages sensationnalistes, ni récit larmoyant, mais chronique de vies flottantes, écartelées entre deux rives.

  • À signaler : Exposition “Canal Invisible”, La Friche Belle de Mai, Marseille (2022).

Ce que révèlent ces dix regards : une invitation à l’écoute

Parcourir ces séries photographiques, c’est accepter de ralentir le rythme, de céder au vertige d’un archipel où l’histoire, la beauté et la tristesse s’entrelacent sans éclat. À travers l’œil du photographe, surgit la polyphonie des Comores : l’enchevêtrement des langues, la vitalité de l’Islam local, la fragilité écologique et l’aspiration à la mémoire.

Chacune des séries évoquées interroge la place du visible dans une société où tant de choses se disent à voix basse. Elles témoignent aussi d’un basculement récent : des regards extérieurs vers la prise en charge de soi par la photographie – miroir tendre ou cruel, mais toujours essentiel à la transmission.

Celui qui s’attarde sur ces images découvre, peut-être pour la première fois, que les Comores ne se réduisent ni à l’entre-soi insulaire, ni au désespoir migratoire, ni à la carte postale. Elles offrent, dans la pluralité de leurs regards, un vaste champ d’écoute où la photographie dialogue avec l’oralité, les rites, les traces, et la survivance.

Série Auteur·e Thématique Lieu d'exposition/Publication
Gens, îles et rites Karim Maatoug Portraits, rites, quotidien Alliance française de Moroni
L’Archipel du Croisement Collectif Dahari Paysages, solidarité, archives Réseau Dahari (en ligne)
Mwali, l’île intacte Rahamatou Binama Écologie, femmes, résistance Parc marin de Mohéli
Les Visages de Maoré Yasmina Sultan Portraits, société mahoraise Institut français Mamoudzou
La Nuit comorienne Francisco Dionisio Rites, diaspora, mariage Festival d’Evora
Fragments d’une ville oubliée Mohamed Yahaya Msa Histoire, ruines, patrimoine Bibliothèque nationale Moroni
Traversée Anjouan Sophie Garcia Modernité, jeunesse, tradition Revue Afrique(s)
Le Portrait du clove Saidali Said Agriculture, exil, généalogie Dakar Photo
Femmes, mémoire et transmission Halima Odza Femmes, rites, oralité Revue Mémoire d’Outre-mer
Exils dans la brume Léonard Kasim Migrations, mémoire, frontières Friche Belle de Mai, Marseille

Pour aller plus loin sur les enjeux contemporains des Comores à travers la photographie :

  • “Photographier l’oralité comorienne” – Entretien avec Nourdine Ali, Africa Photo Magazine (2022)
  • “La transmission mémorielle dans l’archipel comorien”, dossier spécial Outre-mer la 1ère (2021)
  • “Les enjeux écologiques à l’épreuve de l’objectif”, reportage Le Monde Afrique (2020)

Chaque photographie, chaque série mentionnée ici, invite moins à saisir les Comores qu’à accepter d’être saisi. Non pour en faire l’inventaire, mais pour entendre la rumeur profonde d’un archipel que le voyage ne suffira jamais à épuiser.

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