Parfois, j’ai le sentiment que les îles de l’océan Indien se pensent et s’éprouvent d’abord par la lumière qui les baigne : nacre d’un matin à Rodrigues, bleu dense sur Nosy Be, verts de rizières malgaches miroitant sous la pluie. Mais il suffit d’entrer dans un atelier de teinture, de pousser la porte d’une maison créole ou d’accompagner un marché du dimanche à Zanzibar, pour comprendre que la couleur, là, est rarement matière brute. C’est un engagement ancien, une science patiemment transmise, un art du détail infusé de savoir-faire, emprunt et adaptation. Les techniques de teinture, héritées des mondes asiatiques, africains, arabes, européennes, ont tissé chacune de ces îles dans le grand récit de la couleur.
Remonter le fil de la teinture, c’est accepter de se perdre dans les méandres de la route des Indes et des échanges sans fin : on y croise le batik javanais et les indigo africains, la vivacité des sarongs et le raffinement des lambas. Voici donc un voyage à travers ces pratiques, leurs gestes singuliers et leur capacité à dire les identités multiples des îles de l’océan Indien.
Aucun territoire de l’océan Indien n’a forgé ses techniques textiles dans la seule autarcie. Les routes maritimes les plus anciennes, de Sofala à Goa en passant par les Mascareignes, furent aussi des routes de couleurs. La soie chinoise y côtoyait les cotons indiens, les indigo d’Afrique de l’Est teintaient les tissus en transit à Madagascar, les artisans malais diffusaient leur goût du batik jusque sur les bords du canal du Mozambique.
Ce métissage technique, on le doit :
Le tissu lui-même devient un document de voyage, portant en lui l’empreinte changeante des sociétés de l’archipel.
Le batik demeure sans doute la plus remarquable des techniques d’impression textile dans la région. Originaire de Java – les historiens situent ses prémices au XIe siècle (UNESCO, “The Intangible Heritage of Batik”) – il migra vers les Mascareignes dès le XVIIIe, porté par les coolies et négociants. Le processus, minutieux et réclamant patience, mêle cire chaude et teinture.
Que l’on soit à Mayotte, sur les marchés des Comores ou le long des plages de Zanzibar, le “tie-and-dye” – ou “shibori” dans la tradition japonaise – se donne à voir dans les sarongs, les voiles et les paréos. Cette technique, universelle mais adaptée localement, consiste à tordre, plisser, nouer le tissu afin de créer réserves et motifs lors de l’immersion dans le bain de teinture.
J’ai souvent remarqué ce goût du contraste, du motif qui n’est jamais totalement maîtrisé : l’accident de la teinture est ici vu comme beauté, marque du moment – un peu comme la trace du ressac dans le sable, toujours nouvelle.
Les ressources botaniques des îles expliquent une exceptionnelle palette de couleurs naturelles, réinvesties par des associations d’artisans soucieux de préservation environnementale. On retrouve, sur presque tous les rivages, ces gestes anciens de la teinture à partir de plantes.
| Plante/ressource | Couleur | Île(s) d’utilisation | Utilisation principale |
|---|---|---|---|
| Indigofera tinctoria | Bleu indigo | Madagascar, Zanzibar | Sarongs, étoffes de fête |
| Curcuma longa | Jaune vif | La Réunion, Maurice | Lambas, foulards |
| Garcinia (rozam) | Orange | Rodrigues, Seychelles | Tissus d’ornement, raphia |
| Hibiscus, bois d’Inde | Rouge, pourpre | Mayotte, Comores | Pagnes, ustensiles rituels |
On observe depuis quelques années une redécouverte, notamment à Mayotte, Madagascar et Sur la côte est-africaine, de la teinture végétale dans une optique de relance des économies artisanales et de respect de l’écosystème (Sources : Conservation International ; IFM Madagascar).
La technique du “block printing” (impression au tampon) existe aux Mascareignes et à Madagascar depuis l’introduction des indiens “coolies” au XIXe siècle (Voir Williams, Textiles from the Indian Ocean World, 2016). Les tampons en bois sculpté, parfois en cuivre, sont trempés dans la teinture avant d’être appliqués de façon répétée sur la toile.
Plus rare, la kalamkari (peinture à la main sur coton à base de pigments naturels et mordants végétaux) a voyagé avec les colporteurs musulmans d’Inde du Sud. Elle survit aujourd’hui dans des niches, parfois détournées pour des œuvres artistiques s’inscrivant dans une démarche de patrimonialisation (“Bharati Textile Project”, 2019), ou dans des tentures à valeur de symbole identitaire, à Mayotte notamment.
La teinture n’est jamais que formulation chimique ou recherche esthétique. Sur les marchés de Moroni, dans l’intimité d’une cérémonie hindoue à Curepipe, la couleur ensevelit ou révèle le statut, la joie ou le deuil, la mémoire d’un groupe. Quelques exemples :
Nul ne saurait ignorer aujourd’hui le lent déclin, puis la fragile renaissance, de ces savoir-faire : mondialisation des étoffes synthétiques, désindustrialisation de certains bassins textiles (comme Ambalavao à Madagascar), mais aussi engouement récent pour l’artisanat local et la teinture écologique.
Teindre un tissu dans l’océan Indien, c’est s’inscrire dans une mémoire mouvante, celle du voyage, du métissage, de l’ancrage dans la terre et de l’ouverture à la mer. Pratique mentale autant que geste technique, la teinture dessine la carte sensible d’un continent insulaire multiple. Si l’artisan ne dépose qu’une goutte de couleur sur la trame blanche, c’est souvent toute une histoire coloniale, migratoire, festive ou spirituelle qui affleure — et c’est sans doute là, dans cette patience du geste, ce dialogue ininterrompu entre passé et présent, que se joue la véritable grâce des étoffes indiennes de l’Océan.
Pour aller plus loin : l’on pourra consulter les archives du Musée du Textile de Mahébourg (Maurice), le site de l’Indian Ocean Craft Revival programme, ou les recherches de l’IFM à Madagascar. Sources principales : UNESCO, IFM Madagascar, Williams (2016), Conservation International, UNDP Mauritius, Textile Research Journal.