À la rencontre d’une génération : L’art comorien contemporain, fragments d’îles et éclats du visible

Une histoire artistique en recomposition : entre silence imposé et renaissance

Contrairement à la Réunion ou à Madagascar, l’histoire comorienne de l’art contemporain s’écrit tardivement. Pourquoi ce retard ? Parce que les îles ont longtemps subi une position périphérique dans l’espace culturel régional, condamnées à la marge par la pauvreté, la précarité des structures, l’absence d’institutions artistiques pérennes et les exils nombreux (voir RFI, 2018). La plupart des artistes que je croise évoquent, à voix basse, ce sentiment d’étrangeté : il fallait s’inventer sans musée, sans marché, sans reconnaissance. C’est précisément cette fragilité, ce « manque », qui dessine l’espace d’une liberté nouvelle.

  • Absence de conservatoires ou de galeries d’art officielles jusqu’à la fin des années 2000
  • Circulation clandestine des œuvres, expositions éphémères et collectives dans des maisons privées, des écoles, des espaces de fortune
  • Influence prépondérante de la tradition orale et de l’artisanat, méticuleux travail du tissu, de la vannerie, des pigments naturels (voir I. Chébé, « L’imaginaire insulaire », Presses de Mayotte, 2019)

De ce terreau fragile va néanmoins surgir, à partir des années 2010, une jeune scène audacieuse, ouverte sur le monde. Beaucoup d’artistes font l’expérience de l’exil – souvent en France – et portent en eux la nostalgie du pays natal autant que la volonté de le bousculer. C’est la tension entre ancrage et déplacement qui, aujourd’hui, irrigue les pratiques visuelles comoriennes contemporaines.

Figures majeures et trajectoires singulières : Qui sont les artistes qui renouvellent la scène ?

C’est une constellation mouvante, mais certains noms reviennent sans cesse dans mes conversations avec critiques ou jeunes plasticiens. En voici un portrait, forcément partiel, mais représentatif des dynamiques à l’œuvre.

Saïd Hassan Madi – Le passage du dessin à l’art urbain

Lorsque j’ai rencontré Saïd Hassan Madi, c’était dans une ruelle de Moroni, devant un mur bariolé, griffé de motifs élégants et de regards rêveurs. Madi, né en 1982, est souvent présenté comme le pionnier de l’art urbain à la comorienne. Ancien professeur d’arts plastiques, il ramène du Sénégal où il se forme l’idée d’une « plasticité populaire » – celle qui fait du mur ou du bus un support légitime pour l’expression collective (France 24, 2020).

À travers ses fresques, souvent inspirées des motifs textiles du chiromani (tissu traditionnel comorien), il lie engagement citoyen (autour de l’écologie, de la mémoire de Mayotte, des violences faites aux femmes) et exploration graphique. Son collectif, Art M’tzamboro, rassemble jeunes graffeurs et artisans, et transforme peu à peu les rues de la capitale en galerie à ciel ouvert.

  • Lauréat du prix Wananchi en 2016
  • Animation d’ateliers d’arts visuels dans les écoles et lycées
  • Collaboration avec des ONG environnementales pour des fresques “mémorielles”

Zena M’Barkia – L’intimité photographique

La première photographie de Zena M’Barkia que j’aie vue fut celle de mains d’enfants, tremblantes, posées sur une natte de palme. Formée à Paris, revenue travailler à Moroni, Zena compose des images où la tendresse et la brutalité se frôlent. Son sujet : la féminité comorienne, à l’épreuve de l’exil et des assignations sociales. Elle juxtapose portraits léchés, scènes d’intérieur, et détails de rituels (dont le grand-mariage, cérémonie d’initiation sociale unique dans l’Océan Indien).

Ses expositions itinérantes, très remarquées à Antananarivo ou à La Réunion, interrogent les frontières du visible et du dicible. En photographiant l’attente – celle des femmes dans la nuit, ou des enfants scrutant le passage des bateaux –, elle offre un émouvant contrechamp à l’attente, si constitutive de la vie insulaire.

  • Expositions à la Biennale de Dak’Art 2018 et aux Rencontres de Bamako 2019
  • Lauréate du prix Visa pour l’image (catégorie Afrique) en 2020

Ali Ouest – L’exil, la matière, la révolte

Dans les faubourgs de Marseille, j’ai découvert les installations d’Ali Ouest lors d’une exposition consacrée aux cartographies migrantes. Né à Anjouan, ayant longtemps vécu entre l’île et la France, Ali explore la mémoire du départ – figures de barques, objets du quotidien, valises ajourées rappelant la fragilité des destins comoriens traversant le bras de mer qui sépare l’archipel de Mayotte (qu’on nomme, dans le langage local, Bahari ya maouti, « mer de la mort »).

Ses œuvres, réalisées à partir de matériaux de récupération (bidons, tissus, vieux filets de pêche), dénoncent la réalité tragique de l’exil, tout en célébrant la résilience. Au fil des ans, Ali s’impose comme figure incontournable d’un art socialement engagé, tissant des liens entre migration, identité et écologie.

  • Installations exposées à la Fondation Montresso (Maroc) et à la Cité internationale des arts (Paris)
  • Partenaire du projet Migrations en Images piloté par l’Ambassade de France aux Comores

Zily Madi – Témoigner du fragile quotidien

Zily, originaire de Mohéli, illustre une autre veine contemporaine : la recomposition poétique du quotidien. Diplômée des Beaux-Arts d’Angers, elle privilégie la technique du collage, mariant récits de femmes, extraits d’archives coloniales et fragments de lettres familiales retrouvées dans les vieilles malles. Son univers, parsemé de silhouettes évanescentes ou de chlorophylles fanées, redonne à l’ordinaire une force d’incantation.

  • Participation à La Nuit des Idées – Comores 2022
  • Collaboration avec le Museum d’Histoire Naturelle de Moroni pour la série « Crépuscules d’îles »

Des collectifs émergents : “Voir ensemble”, laboratoire d’avenir

L’individualité ne suffit pourtant pas à rendre compte de la vitalité de la scène contemporaine comorienne. En marge ou à rebours des parcours solistes, des collectifs agissent comme catalyseurs de créativité, propices à l’expérimentation, à la mutualisation des ressources et à la prise de parole partagée.

  • Collectif Gargaaar : groupe pluridisciplinaire réunissant vidéastes, plasticiens, slameurs et graphistes, très actif dans l’organisation d’événements éphémères (reportages, performances urbaines, art participatif). Ils investissent les places publiques lors du Mwaka Kogwa (nouvel an comorien), transformant les traditions rituelles en gestes performatifs contemporains.
  • Les Arts Métissés : dispositif pédagogique mêlant artistes de la diaspora et jeunes apprentis de Moroni, avec une volonté de décloisonnement et de transmission intergénérationnelle.

Thèmes, matériaux, langages esthétiques : Ce que les artistes comoriens inventent

Ce qui frappe d’emblée dans la création comorienne d’aujourd’hui, c’est moins le recours à de nouveaux médias (photos, installations, vidéos) que la circulation constante entre héritage et innovation, entre le visible et l’invisible. Trois grands axes structurent l’ensemble :

Thème Exemple Démarche artistique
Mémoire et migration Photographies d’exil par Ali Ouest Assemblage de matériaux usés, cartographie des routes migratoires
Récits quotidiens féminins Portraits de Zena M’Barkia Focus sur les rites de passage et l’espace domestique
Rituels et héritages Fresques urbaines de Hassan Madi Réinterprétation de la symbolique du chiromani (tissu traditionnel)
Écologie insulaire Performances collectives lors du Mwaka Kogwa Recyclage de matériaux, installation éphémère en nature

On retrouve dans ces œuvres un attachement viscéral à la précision du geste – mêler la patience de l’artisanat (couture, broderie, vannerie) à l’audace du contemporain (installation, performance, street art). Les artistes puisent dans l’intime : le linge du foyer, l’eau de la mangrove, le chant des femmes, la texture du corail ou de l’écorce d’ylang-ylang. Ils inventent, dans ce qui ressemble à une archéologie du quotidien, un art humble et splendide, jamais détaché de la vie collective.

Vers une visibilité internationale ? Limites et promesses

Reste une question, aussi lancinante que joyeuse : cette scène comorienne, si vivante, existe-t-elle vraiment en dehors de l’archipel ? L’absence persistante d’institutions fortes (pas de musée national, peu de résidences de création dans le pays, rareté des archives d’art), complique la reconnaissance. Pourtant, depuis une dizaine d’années, la présence aux Biennales africaines (Bamako, Dakar), aux Rencontres photographiques de l’océan Indien, ou encore dans des festivals comme le Festival des Arts d’Afrique à Nantes, apporte une visibilité nouvelle.

La diaspora est pour beaucoup dans ce rayonnement : une partie substantielle des artistes actifs travaille depuis Marseille, Paris, Mayotte ou La Réunion. Ils nouent des ponts, permettent l’accès aux réseaux, stimulent de jeunes vocations à Moroni ou Fomboni.

Résiste cependant une fragilité structurelle : précarité financière, sous-équipement chronique, faible médiatisation locale. Les projets collaboratifs, les initiatives de micro-financement portées par la communauté, et quelques résidences naissantes (notamment le Projet Mirontsy à Anjouan), laissent néanmoins espérer une lente consolidation.

Échos d’avenir : itinéraires croisés, promesse d’une scène plurielle

Ce qui, à la surface, pourrait sembler marginal ou discret, s’avère, à l’approche, d’une profusion et d’une vitalité remarquables. Les artistes comoriens contemporains dessinent un archipel de formes neuves où chaque geste importe – du simple graffiti de ruelle au projet féministe d’installation. Ils ne se contentent pas de parler « pour » les Comores : ils façonnent un monde commun, entre la mémoire des îles et les aubes du possible.

Peut-être est-ce là ce que l’on apprend en cheminant de quartier en quartier, d’île en île : que la vraie beauté réside moins dans les sommets que dans les passages, les rituels discrets, et les éclosions fragiles. Que l’art comorien, toujours en tension entre silence et chant, traduction et invention, a trouvé ses bâtisseurs – et que leurs voix, enfin, commencent à porter au-delà des alizés.

Sources : RFI, France 24, Presses de Mayotte, Fondation Montresso, Rencontres de Bamako, Biennale de Dakar, Muséum d’Histoire Naturelle de Moroni, entretiens personnels (2017-2023).

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