Figures majeures et trajectoires singulières : Qui sont les artistes qui renouvellent la scène ?
C’est une constellation mouvante, mais certains noms reviennent sans cesse dans mes conversations avec critiques ou jeunes plasticiens. En voici un portrait, forcément partiel, mais représentatif des dynamiques à l’œuvre.
Saïd Hassan Madi – Le passage du dessin à l’art urbain
Lorsque j’ai rencontré Saïd Hassan Madi, c’était dans une ruelle de Moroni, devant un mur bariolé, griffé de motifs élégants et de regards rêveurs. Madi, né en 1982, est souvent présenté comme le pionnier de l’art urbain à la comorienne. Ancien professeur d’arts plastiques, il ramène du Sénégal où il se forme l’idée d’une « plasticité populaire » – celle qui fait du mur ou du bus un support légitime pour l’expression collective (France 24, 2020).
À travers ses fresques, souvent inspirées des motifs textiles du chiromani (tissu traditionnel comorien), il lie engagement citoyen (autour de l’écologie, de la mémoire de Mayotte, des violences faites aux femmes) et exploration graphique. Son collectif, Art M’tzamboro, rassemble jeunes graffeurs et artisans, et transforme peu à peu les rues de la capitale en galerie à ciel ouvert.
- Lauréat du prix Wananchi en 2016
- Animation d’ateliers d’arts visuels dans les écoles et lycées
- Collaboration avec des ONG environnementales pour des fresques “mémorielles”
Zena M’Barkia – L’intimité photographique
La première photographie de Zena M’Barkia que j’aie vue fut celle de mains d’enfants, tremblantes, posées sur une natte de palme. Formée à Paris, revenue travailler à Moroni, Zena compose des images où la tendresse et la brutalité se frôlent. Son sujet : la féminité comorienne, à l’épreuve de l’exil et des assignations sociales. Elle juxtapose portraits léchés, scènes d’intérieur, et détails de rituels (dont le grand-mariage, cérémonie d’initiation sociale unique dans l’Océan Indien).
Ses expositions itinérantes, très remarquées à Antananarivo ou à La Réunion, interrogent les frontières du visible et du dicible. En photographiant l’attente – celle des femmes dans la nuit, ou des enfants scrutant le passage des bateaux –, elle offre un émouvant contrechamp à l’attente, si constitutive de la vie insulaire.
- Expositions à la Biennale de Dak’Art 2018 et aux Rencontres de Bamako 2019
- Lauréate du prix Visa pour l’image (catégorie Afrique) en 2020
Ali Ouest – L’exil, la matière, la révolte
Dans les faubourgs de Marseille, j’ai découvert les installations d’Ali Ouest lors d’une exposition consacrée aux cartographies migrantes. Né à Anjouan, ayant longtemps vécu entre l’île et la France, Ali explore la mémoire du départ – figures de barques, objets du quotidien, valises ajourées rappelant la fragilité des destins comoriens traversant le bras de mer qui sépare l’archipel de Mayotte (qu’on nomme, dans le langage local, Bahari ya maouti, « mer de la mort »).
Ses œuvres, réalisées à partir de matériaux de récupération (bidons, tissus, vieux filets de pêche), dénoncent la réalité tragique de l’exil, tout en célébrant la résilience. Au fil des ans, Ali s’impose comme figure incontournable d’un art socialement engagé, tissant des liens entre migration, identité et écologie.
- Installations exposées à la Fondation Montresso (Maroc) et à la Cité internationale des arts (Paris)
- Partenaire du projet Migrations en Images piloté par l’Ambassade de France aux Comores
Zily Madi – Témoigner du fragile quotidien
Zily, originaire de Mohéli, illustre une autre veine contemporaine : la recomposition poétique du quotidien. Diplômée des Beaux-Arts d’Angers, elle privilégie la technique du collage, mariant récits de femmes, extraits d’archives coloniales et fragments de lettres familiales retrouvées dans les vieilles malles. Son univers, parsemé de silhouettes évanescentes ou de chlorophylles fanées, redonne à l’ordinaire une force d’incantation.
- Participation à La Nuit des Idées – Comores 2022
- Collaboration avec le Museum d’Histoire Naturelle de Moroni pour la série « Crépuscules d’îles »
Des collectifs émergents : “Voir ensemble”, laboratoire d’avenir
L’individualité ne suffit pourtant pas à rendre compte de la vitalité de la scène contemporaine comorienne. En marge ou à rebours des parcours solistes, des collectifs agissent comme catalyseurs de créativité, propices à l’expérimentation, à la mutualisation des ressources et à la prise de parole partagée.
- Collectif Gargaaar : groupe pluridisciplinaire réunissant vidéastes, plasticiens, slameurs et graphistes, très actif dans l’organisation d’événements éphémères (reportages, performances urbaines, art participatif). Ils investissent les places publiques lors du Mwaka Kogwa (nouvel an comorien), transformant les traditions rituelles en gestes performatifs contemporains.
- Les Arts Métissés : dispositif pédagogique mêlant artistes de la diaspora et jeunes apprentis de Moroni, avec une volonté de décloisonnement et de transmission intergénérationnelle.