Quand la lumière des îles façonne les motifs : introduction sensible à l’art pictural comorien
Il me semble que, pour aborder la peinture comorienne, il faut d’abord accepter de ne pas chercher une « école » homogène, ni un code rigide imposé par l’histoire de l’art occidentale. Aux Comores, la peinture n’a pas toujours été pensée comme un objet autonome, exhibé sur une cimaise. Longtemps, elle était d’abord geste, ornement ou trace au service d’un usage quotidien, d’un récit fondateur, d’une fête ou d’un deuil. Les éléments visuels qui caractérisent la peinture comorienne – que l’on parle des enduits muraux des demeures de Ngazidja, des feuilletons colorés de Mayotte, des tableaux figuratifs modernes de Moroni ou des grands pans d’abstraction – sont multiples, hybrides, et volontairement réinventés.
Avant de détailler ces éléments, il me semble fondamental de rappeler combien ce pays, archipel de l’Océan Indien balancé entre Afrique, monde swahili, Orient et France ultramarine, n’a rien d’un musée figé. Ce que l’on nomme « peinture comorienne » épouse donc le mouvement des routes maritimes, des croyances, des bouleversements de l’histoire et des imaginaires, tout en demeurant profondément insulaire, attachée aux rythmes et à la lumière de ses quatre îles principales.
Héritages muraux, calligraphies et pigments : la peinture au cœur de l’habitat traditionnel
Avant même l’irruption du tableau sur chevalet, la couleur s’invitait sur les murs, les portes, les plafonds. Dans les maisons anciennes de Ngazidja ou sur les portes ouvragées de Mutsamudu à Anjouan, la peinture relève du signe. Il s’agit d’un langage discret, presque ésotérique, qui conjugue protection symbolique, célébration et appartenance territoriale.
Les motifs vernaculaires : formes, couleurs et sens
- Le sanda et le sadi : Ces fresques murales, souvent réalisées à la chaux mêlée de pigments naturels (terre, charbon, coquillages broyés), présentent des figures géométriques – triangles, losanges, cercles emboîtés – disposées selon une très grande rigueur. Le sadi, particulièrement associé aux rites de passage féminins, est ponctué de petits points, d’arabesques et de motifs solaires. Ces ornements rappellent à la fois les tissus brodés du chiromani et la vannerie locale. Sources : Le monde swahili : ancienneté, diversité et dynamisme d'une communauté de l'Océan Indien occidental (Collectif, Karthala, 2011).
- Calligraphie et arabesques coraniques : Au fil de l’islamisation des îles, la peinture tire de la calligraphie arabe ses volutes caractéristiques, que l’on retrouve ornant les portes des mosquées ou les linteaux des demeures de sultans. Ici, la lettre se fait rythme, décor et invocation.
- Palette de l’habitat : Les couleurs dominantes étaient, et demeurent souvent, des terres : ocres, rouges, bruns, rehaussés de blancs lumineux. Cette sobriété chromatique traduit la rareté de certaines ressources, mais aussi une esthétique tournée vers l’élégance du détail, le raffinement dans la retenue.
Une esthétique du signe et du rituel
Ces motifs, appliqués à la main, parfois au pochoir ou au peigne, ne sont jamais gratuits : ils protègent, bénissent, affirment une présence. À Anjouan, il n’est pas rare que la même famille applique les mêmes motifs, génération après génération, sur la façade de leur maison – motif qui devient, au fil du temps, signature tissée dans la mémoire collective.
La révolution du tableau : l’émergence d’une peinture comorienne moderne
Au tournant des années 1970, alors que l’archipel s’ouvre plus franchement à l’extérieur, la peinture comorienne investit d’autres supports : la toile, la planche, la bâche récupérée. Nés de rencontres avec le monde occidental, de l’influence de Mayotte restée française ou des circulations d’artistes entre Madagascar, La Réunion et le continent africain, ces nouveaux supports donnent naissance à un langage pictural différent.
Quels thèmes fondateurs dans la modernité ?
- Le mythe et la mémoire : On retrouve dans une grande part de la peinture comorienne moderne – que l’on pense aux œuvres de Chamsia Sagaf ou de Saïd Ahmed Said Mini – une volonté de revisiter les légendes fondatrices. Les figures de la Mwezi wa Shira (lune du mois sacré), les masques rituels, la mer-matrice s’imposent, réinterprétés dans des palettes explosives ou assourdies.
- L’exil et l’archipel : La question du déracinement, de la migration (notamment entre Mayotte et la Grande Comore, ou vers la France métropolitaine), façonne une imagerie récurrente, saturée de bateaux stylisés, de silhouettes fragmentées, de cartes déconstruites. La mer – présence immémoriale – y est parfois amie, parfois menace.
- Le quotidien sublimé : Quelques artistes choisissent de magnifier scènes banales des marchés, paysages de baobabs ou portraits de femmes au msindzano (pâte de beauté jaillie du bois de santal). Il s’agit d’ordonner le détail, de racheter le geste ordinaire par la couleur ou le cadrage.
La palette chromatique de la modernité : du terreux à l’exubérant
La peinture comorienne contemporaine s’éprouve parfois dans l’explosion chromatique, puisant dans le bleu électrique de l’Indien, le vert jaillissant des collines après la pluie ou le jaune des mangues mûres. Plusieurs artistes puisent également dans l’acrylique, le pastel, l’encre, voire le collage de matériaux naturels – coquillages, fibres végétales, étoffes brodées.
Certains, à l’instar de Farid Didi, affichent une prédilection pour les couleurs primaires posées en aplats puissants ; d’autres, comme l’artiste autodidacte Halidi Bahassani, composent des paysages brumeux peuplés de silhouettes anonymes, laissant la couleur se dissoudre dans le rêve.
La Revue Noire et L’Afrique dans l’Art contemporain signalent cette hybridité chromatique propre à l’archipel, fruit d’une adaptation constante aux médiums disponibles et d’une porosité assumée aux cultures voisines.
Eléments formels distinctifs : composition, texture, technique
- L’usage du motif répétitif : Les motifs issus de la vannerie, du tissage ou de la broderie souvent deviennent des éléments picturaux à part entière, formant des arrière-plans dynamiques ou des frises hypnotiques.
- Superpositions et transparence : Inspirées par les superpositions de l’artisanat textile, les œuvres modernes n’hésitent pas à jouer sur les couches – soit dans la matière (collages et empâtements), soit dans la profondeur du champ pictural.
- Le geste calligraphié : Même sur toile, la main laisse son empreinte : l’écriture arabe ou swahilie affleure, intégrée au tableau comme motif pur (plus que comme texte lisible).
- La figure humaine stylisée : Depuis la tradition des masques et statuettes en bois des veillées de Mohéli, la figure humaine traverse la peinture comorienne sous la forme d’un archétype : silhouette étirée, visage schématique, membre allongé.
Tableau récapitulatif : éléments visuels selon périodes/médiums
| Période/Médium | Motifs | Couleurs | Techniques | Thèmes majeurs |
|---|---|---|---|---|
| Peinture murale traditionnelle | Géométries, symboles, calligraphie | Ocres, terres, blancs | Chaux, pochoir, pigments locaux | Rites, protection, filiation |
| Peinture moderne sur toile | Figuratif stylisé, abstrait, superpositions | Bleus, verts, jaunes, contrastes forts | Acrylique, collage, techniques mixtes | Exil, quotidien, mythes, paysages |
Influences croisées : Afrique de l’Est, Arabie, Occident – et singularité comorienne
On serait tenté, parfois, de lire la peinture comorienne uniquement à l’aune de ses influences : la rigueur décorative de Zanzibar et de la côte swahilie, la poésie colorée de Madagascar, la modernité de la peinture française, le goût pour les arabesques venu du monde arabo-musulman. Mais il y a ici une irréductible singularité comorienne : la lenteur du geste, la nuance dans l’équilibre entre le figuratif et l’abstraction, la manière de ne jamais trancher entre récit et ornement.
Comparaison avec quelques voisinages régionaux
- Zanzibar/Swahili : Plus grande profusion de motifs floraux, couleurs souvent plus vives. Cependant, partage de la géométrie symbolique et de l’écriture décorative.
- Madagascar : Utilisation de pigments végétaux similaires, sens de la narration plus prononcé dans la grande île que dans l’archipel.
- Îles sœurs de l’archipel : Mayotte offre une tradition vivante de peinture corporelle (msindzano), qui s’introduit parfois dans la peinture de chevalet par le motif ou la couleur.
La peinture comorienne, dans ses infimes différences et ses grandes ruptures, se distingue par une fidélité à sa matrice insulaire : tout commence, semble-t-il, par une observation attentive des formes du monde – le balancement d’une barque, une fleur de vanille ouverte, la volute d’une calligraphie, le vide d’une plage à l’aube.
L’art comorien contemporain : entre affirmation d’une identité et invention formelle
Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle génération d’artistes revendique son appartenance aussi bien africaine, océanique que mondiale, la peinture comorienne ne cesse de se réinventer. Les festivals comme le Festival des Arts des Îles de l’Océan Indien (FAZ’ÎLES) à Moroni ou les expositions du Centre National des Arts et de la Culture sont l’occasion de rencontres, de débats et de métissages inattendus. La diaspora, notamment en France, apporte une autre énergie à la création : on voit apparaître des œuvres conceptuelles, des installations qui détournent même la peinture de ses supports traditionnels.
Ce que l’on peut retenir, c’est paradoxalement la grande liberté de la création comorienne : nulle volonté de figer le canon, mais bien d’habiter ses héritages de façon féconde, refusant le folklore comme le mimétisme.
Pour prolonger la découverte : expositions, artistes et ressources
- Artistes majeurs : Chamsia Sagaf, Saïd Ahmed Said Mini, Farid Didi, Halidi Bahassani – sans oublier la vitalité de collectifs comme l’Association des Artistes Plasticiens des Comores.
- Musées et lieux ressources : Galerie de Moroni, Maison des Artistes des Comores, Centre national des Arts et de la Culture.
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Sources pour aller plus loin :
- Le Monde Swahili, Karthala ;
- Site Comores-Online et son espace sur l’art contemporain ;
- Travaux de Jean-Michel Éloy sur l’art mural comorien (OpenEdition).
Regarder la peinture comorienne, c’est accepter de se laisser guider par le rythme lent de l’île et par la trace du geste : celle qui relie les femmes peignant les murs de la case de leur mère à l’artiste contemporain exposant à Paris ou Moroni. Un monde suspendu, toujours en marge du grand récit des arts, qui tisse en silence son propre vocabulaire visuel et narratif.
Pour aller plus loin
- Décrypter la singularité de la peinture réunionnaise contemporaine : signes, couleurs et filiations
- La singularité visuelle de Madagascar dans l’Océan Indien : entre traditions, inventions et influences croisées
- Voir l’île à l’œuvre : Regard sur les esthétiques contemporaines des artistes mauriciens
- Regarder autrement : reconnaître la singularité des arts visuels dans l’Océan Indien
- Voyager par le regard : une traversée sensible des arts visuels dans l’Océan Indien