Avant d’ouvrir le panthéon textile de Madagascar, il faut saisir la portée du terme lamba – mot à la sonorité feutrée, aux acceptions multiples. Lamba n’est pas le nom d’un tissu en particulier, mais celui de toute pièce d’étoffe portée traditionnellement, dans la plupart des régions et des groupes malgaches. C’est le vêtement par excellence, parfois voile de pudeur, manteau, turban, mais aussi linceul ultime qui conduit les morts vers le repos. Le lamba a, dès son origine, un double rôle : vêtir les corps et nouer une alliance entre les vivants et les ancêtres (Razana). Certains lambas sont de coton, d’autres de soie, de raphia ou de coton sauvage (landy gasy). Leur confection relève d’un patient travail de filature, de teinture et de tissage, presque toujours aux mains des femmes (voir le magnifique corpus de recherches du CNRS sur la question, sous la direction de Sophie Blanchy).
Parmi tous les lambas, le lamba arindrano demeure l’un des plus précieux et des plus chargés de sens. Originaire principalement de la région centrale – l’Imerina – il se distingue par sa matière : la soie sauvage malgache (landy gasy). Cette soie n’a rien de commun avec celle des routes asiatiques ; elle provient du borocera madagascariensis, un ver endémique dont les cocons sont récoltés à la main, puis filés selon des techniques anciennes. Taire la patience et la rigueur demandées serait trahir l’artisanat malgache : chaque mètre de lamba arindrano condense des semaines, parfois des mois, de préparation.
On reconnaît le lamba arindrano à ses couleurs naturelles, oscillant entre crème, doré et beige nuancé, rarement teinté. Mais c’est surtout la texture qui surprend : elle épouse la lumière, révélant une brillance légère, jamais criarde. Traditionnellement, le lamba arindrano était réservé à la noblesse mérina et à la famille royale lors des rites famadihana (exhumation rituelle et re-royaume des défunts), mais il circulait également lors des mariages ou des cérémonies d’initiation.
Aujourd’hui, les ateliers traditionnels de soie d’Ambalavao ou d’Antananarivo perpétuent ce savoir-faire. Offrir un lamba arindrano, c’est honorer une vie, reconnaître une transmission invisible. Le port du tissu – drapé sur l’épaule, enveloppant le corps – diffère selon le sexe, le statut et le contexte.
Il arrive qu’un lamba, à lui seul, concentre le regard, irradie le passé. C’est le cas du lamba mena, dont la soie madécasse est cette fois-ci teinte d’un rouge profond, tiré des écorces de plantes endémiques (voahangy, fusain, ou mangiféra). Bien davantage qu’un dérivé coloré du lamba arindrano, le lamba mena est le tissu des anciens rois, arboré lors des grandes proclamations, des alliances tribales, des deuils illustres.
A Antananarivo, jusqu’au début du XXe siècle, il auréolait la dépouille des reines, couvrait le cercueil de Radama Ier ou de Ranavalona III, symbolisant la permanence du pouvoir sacré malgache. Mais sa fonction ne se réduit pas à l’apparat politique : il s’immisce dans les cérémonies famadihana, dialogue – par sa couleur – avec la terre, le sang, la fertilité originelle.
Le lamba mena est aujourd’hui moins fréquent, victime à la fois de la rareté de la soie indigène et de la préciosité des teintures naturelles, mais il demeure dans les mémoires familiales – exposé dans les musées (Musée d’Art et d’Archéologie d’Antananarivo), ou convoqué lors des grands rituels.
Il est un lamba qui semble mu par le désir constant du motif, de la variation chromatique, du tissage comme narration graphique : le lamba akotifahana. Ce textile, originaire du pays Betsileo (Sud des Hautes Terres), se singularise par sa richesse décorative : chaque trame alterne des bandes colorées, des insertions de soies contrastées, des figures géométriques signifiantes. Le terme akotifahana signifie littéralement « à rayures multiples ».
Traditionnellement, il était l’apanage des familles notables et servait d’offrande lors des cérémonies de réconciliation ou de retrouvailles (“tsodrano”). Chaque motif a une valeur symbolique :
Le lamba akotifahana, souvent de grande largeur et de longueur variable, est apprécié pour son éclat et sa résistance. Les techniques de tissage, transmises oralement, dépendent des dialectes – jusqu’à l’organisation du métier à tisser.
Le regain d’intérêt pour ce tissu tient aussi à son esthétique contemporaine : il inspire aujourd’hui créateurs et stylistes malgaches (voir : Maison Gérard Pasquier à Antananarivo), tout en cultivant la mémoire des gestes d’hier.
Dans les rues chaudes de Mahajanga ou les marchés d’Ambatolampy, le lamba lamba – souvent appelé lamba hoany – surgit partout, simple et éclatant. Ce tissu de coton imprimé, initialement importé de Zanzibar dès le XIXe siècle, a été littéralement “malgachisé” : motifs floraux, proverbes, couleurs vives. A la différence des lambas de soie, il se veut éminemment populaire : c’est le pagne des femmes, utilisé comme jupe, foulard, porte-bébé, nappe, ou même comme missive.
Car l’une de ses richesses singulières réside dans les phrases, maximes ou proverbes imprimés en malgache dans la partie basse du tissu : souvent messages d’amour, d’ironie ou de sagesse – héritage partagé avec les kanga de Tanzanie. Acheter un lamba hoany, c’est parfois choisir le message que l’on souhaite donner – ce qui en fait un objet de connivence sociale, de déclaration indirecte.
Le lamba lamba, abordable, circulant partout, incarne l’adaptation malgache aux influences de l’océan Indien : il métisse la tradition et la modernité, l’écriture et le tissu – jusqu’à devenir le porte-voix du foyer féminin.
Quitter les Hautes Terres, longer les fleuves qui s’ouvrent sur le canal du Mozambique, c’est approcher un autre univers du tissu malgache : le lamba mpanjaka. Son nom – « lamba du roi » – le situe d’emblée dans la sphère du pouvoir, mais son usage s’étend aux dignitaires, aux hommes-fonction, à la mémoire rituelle du royaume Sakalava.
Inspiré, à l’origine, par le contact avec les étoffes arabes et swahilies qui abordaient Mahajanga et Tuléar (tissus "sarongs" d’Indonésie, kaniki africain), le lamba mpanjaka se caractérise par sa grande longueur et ses motifs rayés, souvent rouges, blancs et noirs. Il est porté lors des cérémonies de couronnement, des funérailles de rois, des processions fitampoha au bord de la Tsiribihina.
Sa signification va bien au-delà de l’apparence : le lamba mpanjaka relie les lignées royales aux ancêtres venus d’ailleurs, dans une geste qui fait dialoguer le rivage, l’altérité, la mémoire des migrations.
| Tissu | Région d’origine | Matériau principal | Signification-clé |
|---|---|---|---|
| Lamba arindrano | Hautes Terres (Imerina) | Soie sauvage | Légitimité, pureté |
| Lamba mena | Imerina, Betsileo | Soie teinte rouge | Autorité, vitalité |
| Lamba akotifahana | Betsileo (Fianarantsoa) | Soie/coton | Identité, créativité |
| Lamba hoany | Madagascar urbain/littoral | Coton imprimé | Vie quotidienne, parole |
| Lamba mpanjaka | Ouest (Sakalava) | Coton/raphia | Royauté, ancêtres |
Chaque lamba garde la trace d’une intention : honorer, protéger, signifier, transmettre. Leur histoire est celle des routes multiples de Madagascar – carrefour entre l’Asie et l’Afrique, dialogue avec l’océan Indien, mais aussi inventivité propre aux sociétés insulaires. J’ai vu des tisseuses d’Ambalavao filer la soie brute, tout en murmurant les noms des aïeux pour ne pas trahir un geste. J’ai observé des femmes, dans les villages des Hauts Plateaux, associer le bleu d’un motif à l’attente du retour d’un fils. Aucun tissu, ici, ne flotte sans mémoire.
Si la mondialisation menace la lenteur des métiers à tisser, elle engendre aussi une nouvelle vitalité. Des initiatives ethnotextiles, des coopératives de femmes de la région de Manandriana aux stylistes de Tana qui revisitent le lamba akotifahana, l’identité se réinvente. Les tissus demeurent l’une des plus fines clés pour approcher l’âme malgache : là où l’étoffe touche la peau, la mémoire sait tracer ses chemins.
Sources :