Aux Comores et à Mayotte, le kabesa (souvent orthographié kanga dans d’autres espaces swahilis) accompagne la vie quotidienne et symbolique. Ce grand rectangle de coton imprimé s’offre, se porte, se réinvente. Il sert à habiller, à porter les enfants sur le dos, à emballer des vivres, à exprimer des messages écrits au bas du tissu. J’ai appris à lire ces bandes de proverbes : « La patience est mère de toutes les vertus », « Mieux vaut la honte que l’injustice ». À chaque marché, le kabesa devient support de communication sociale et outil de résistance culturelle face à la standardisation textile venue d’Asie ou d’Europe (source : “Mayotte, l’île invisible”, Cécile Canaple, Autrement).
Le shalouba est une étoffe typique de l’archipel de Zanzibar, aussi fluide que la lumière qui baigne les pierres de Stonetown. Héritier des échanges entre Inde, Golfe Persique et Afrique, il désigne ces tissus fins, rayés, souvent portés comme pagnes par les hommes. Son nom viendrait du terme arabe shal (châle). Le shalouba accompagne les rituels masculins, notamment la prière du vendredi, et traduit la finesse d’un commerce textile séculier nourri dans l’océan des moussons (source : “The Swahili World”, Stephanie Wynne-Jones & Adria LaViolette, Routledge, 2017).
Il n’est guère possible de comprendre Madagascar sans comprendre le lamba. Cette étoffe, dont le nom signifie simplement « vêtement », excède cependant la fonction de linge. Un lamba enveloppe les défunts lors des cérémonies du famadihana (retournement des morts), se porte fièrement lors des fêtes, s’offre en dot. Chaque région, chaque famille, chaque moment possède son lamba – en soie sauvage (lamba mena), en coton, ou en raphia. Certains motifs, appelés akotifahana, sont tissés sur des métiers à tisser traditionnels (sources multiples : Musée Ethnologique de Madagascar).
Sur les côtes du Mozambique et jusque dans l’archipel des Quirimbas, le mussiro est une étoffe qui accompagne la parure féminine, souvent associée à la protection solaire et à des pratiques esthétiques mêlant tissu, argile et plantes tinctoriales. Les pagnes mussiro se couvrent de motifs géométriques, souvent à prédominance rouge et noire, témoignage d’un dialogue ancien entre influences swahili, arabes et bantoues (source : “Textiles of Mozambique”, Johanna Becker, Africa Museum Press).
Le mot sarong, d’origine malaise, a traversé l’océan, mais la pratique du pagne noué s’est acclimatée de manière spécifique à chaque île. À la Réunion, on parle aussi de « paréo », à Maurice de « sarong » ou tout simplement de « pagne ». Plus qu’un simple habit d’été, cet ample tissu accompagne la baignade, les siestes à l’ombre et parfois les fêtes de plage. Il atteste la persistance d’un rapport sensoriel au paysage – habiter la mer, s’envelopper de motifs de feuilles, de poissons, de soleils couchants. Le commerce du sarong, réinventé par les créateurs locaux, nourrit désormais une économie parallèle au tourisme d’emblème industriel (musée de Villèle, La Réunion).
Aux Maldives, on croise encore dans les îles les traces du madas : tissu tressé artisanalement à partir de fibres végétales (principalement localement cultivées, telles que le coco ou le palmier). Jadis symbole de prestige dans les cérémonies, le madas couvrait les trônes, ornait les tables d’apparat ou se portait en bandoulière lors des fêtes nationales. Aujourd’hui menacé par la disparition des savoir-faire, il demeure une pièce rare et recherchée, vénérée par les collectionneurs (source : “Maldivian Textiles”, National Centre for the Arts, Malé).
À Rodrigues, l’art du mulu – tissu tressé à partir de l’écorce du vacoa (pandanus) – persiste loin des projecteurs. Le mulu donne naissance à des nattes, des paniers, mais aussi parfois à des vêtements cérémoniels comme les capes des enfants lors des processions religieuses. La technique, ancestralement héritée d’Afrique de l’Est et d’Asie du Sud-Est, combine une élégance simple et la résistance à l’humidité et au soleil (visite de l’Atelier de vacoa, Grand Montagne).
Ce textile, d’une finesse inouïe, ne se rencontre plus guère que dans les récits et sur les marchés clandestins. Tissé avec le duvet de l’antilope tibétaine (chiru), le shatoosh a fait l’objet de contrebande via les routes du Kashmir jusque sur les côtes de l’Océan Indien, notamment à l’époque coloniale. Bannies car responsables de l’extinction de l’espèce, ces étoffes sont aujourd’hui interdites au commerce international (source : “Textile Conservation: Articles from North Africa and Asia”, The Textile Museum Journal, 2011). Cette disparition nous oblige à penser la tension entre désir d’étoffes rares, durablement précieuses, et la protection des vivants.
Dans les sociétés tamoules de l’Océan Indien – à l’île Maurice, à la Réunion, en Afrique orientale – le veshti (ou dhoti) désigne la pièce de coton blanche, non cousue, drapée autour des jambes des hommes. Souvent bordé d’une seule bande colorée, le veshti s’inscrit dans une logique de pureté rituelle, d’appartenance et de simplicité. Plus qu’un habit, il est la marque silencieuse d’une identité diasporique et la trace vive du lien maintenu avec l’Inde du Sud (source : “Diasporas indiennes dans l’Océan Indien”, CNRS Editions).
Présenté parfois comme l’archétype du textile exotique, le batik d’Indonésie a irrigué les sociétés créoles de l’Océan Indien, introduit d’abord par les populations engagées (esclaves et travailleurs sous contrat) originaires de Java et de Madura dès le 19e siècle. Ce tissu, obtenu par la technique d’application de cire sur le coton puis teinture, porte des motifs circulant entre sakura japonais, arabesques islamiques et symboles africains. En Réunion, à Maurice, à Madagascar, on reconnaît le batik dans nombre de vêtements et de tissus de fêtes, preuve d’une circulation ancienne et d’un processus de créolisation du textile (sources : “Global Batik”, Anne-Marie Bouttiaux, Musée du Quai Branly).
Revenir à ces textiles, c’est s’autoriser à effleurer les cicatrices et les splendeurs de la région. Chacun porte une histoire de migration, de résistance et d’infusion lente d’influences multiples. Depuis le chatoiement modeste d’un kabesa jusqu’au lamba funéraire, ce sont nos manières d’être ensemble, de faire communauté, de rêver sous la même lumière qui se révèlent, fil à fil. Les étoffes de l’Océan Indien témoignent, parfois malgré elles, d’un art de l’adaptation et de la transformation – un art subtil, où se conjuguent le proche et le lointain, le familier et l’inconnu.
Ce voyage par les tissus n’a rien d’exhaustif. Il invite, simplement, à une écoute renouvelée de ce que les matières, les mains et les gestes racontent à qui veut ralentir le pas. Sans jamais oublier qu'au revers des textiles, il y a les vies, la patience, et parfois les luttes silencieuses des tisserand(e)s et créateur(rice)s d’hier et d’aujourd’hui.