Le motif comme langage : catégorie, symbolique et usage
Maurice : l’éclectisme des motifs, entre sacré et profane
À Maurice, la diversité ethnique assoit une pluralité de langages textiles. Le sari y règne en étoile tutélaire : ses motifs empruntent au bestiaire hindou (paon, éléphant, lotus), aux arabesques mogholes, aux géométries du Gujarat. Sur les chemins des villages tamouls, on croise encore ces tissus ourlés de finesses dorées ou de rouges profonds, aussi bien portés lors des fêtes religieuses que dans la sphère privée.
-
Motifs floraux et végétaux : Le lotus (symbole d’élévation spirituelle), la mangue (fertilité), et la feuille de banian (arbre sacré dans le monde indien) reviennent fréquemment dans le block-print et le tie and dye.
-
Symbolique animale : Le paon, stylisé et coloré, orne les jupes lors du Maha Shivaratree. Les poissons et l’oiseau d’amour (love bird) figurent sur les châles, dans des motifs hérités de l’Inde et transformés localement.
-
Géométries et abstractions : Losanges, carrés imbriqués, lignes sinueuses – plus présents sur les textiles musulmans, tels que les voiles et foulards.
-
Broderies européennes : Le madras, vestige du commerce anglais, apporte ses carreaux vifs sur les costumes de danse ou de fête.
Au-delà du vêtement, l’art textile mauricien s’inscrit dans la vie domestique – rideaux embellis de motifs ajourés, nappes brodées, coussins ornés de applications florales – héritage de la créolisation constante des goûts.
La Réunion : l’émotion du blanc, la précision de la broderie, la mutation contemporaine
À La Réunion, l’ancien « pays blanc » colonial a légué à la broderie insulaire une épure presque méditative. Le linge de maison transmet ici toute la délicatesse d’une culture où la « beauté du fil » rime avec patience et transmission féminine.
-
Broderie blanche dite « jour de Cilaos » : Spécificité réunionnaise, ce travail associe motifs géométriques ajourés, inspiration végétale (fougères, fleurs stylisées), et variations inventives sur des canevas hérités du Richelieu. On raconte – et les brodeuses en témoignent encore – qu’une part du lexique graphique a surgi du regard porté sur l’intérieur luxuriant de l’île, paysage transposé sur lin ou coton (voir : Évelyne Perrin, "Broderies à La Réunion", 2007).
-
Madras et châle créole : Plus discret qu’à Maurice, le madras rayonne sur les coiffes de femmes lors des cérémonies et sur certains costumes de quadrille, symbole de créolité maîtrisée.
-
Influences africaines et malgaches : Dans les vêtements du quotidien ou de la danse, certains motifs rappellent – en filigrane – la stylisation des étoffes malgaches (lamba) : losanges, chevrons, bordures dentelées.
La Réunion se distingue aussi par le dialogue entre tradition et modernité : jeunes créateurs réinventent l’héritage artisanal, hybridant le « jour de Cilaos » avec motifs contemporains, réutilisant tissus anciens ou jouant les contrastes sur matériaux inattendus (voir : Le Monde des Brodeuses).